L'Arbre

Publié le par Serviteur d'Odinn-Brahma

En comparant les religions des peuples indo-européens et celles de l’orient sémitique, certains auteurs ont pu avec raison, opposer psychisme de la forêt et psychisme du désert, l’un et l’autre liés à deux conceptions du monde inconciliables. Les religions solaires et les sociétés patriarcales des Européens étaient incompatibles avec les religions lunaires et les sociétés matriarcales des Levantins.



L’antiquité indo-européenne

Parmi les symboles qui traduisent la psyché collective des peuples indo-européens, depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, figure l’arbre. Le thème de l’arbre qui se retrouve dans toutes les mythologies indo-européennes, s’articule toujours autour de l’idée du cosmos vivant en perpétuelle régénérescence.


L'Arbre de Vie


Symbole de vie, en permanente évolution, en ascension vers le ciel, il est l’image de la verticalité. Mort et régénération, il symbolise aussi le caractère cyclique de l’évolution cosmique : les feuillus qui se dépouillent chaque année de leurs feuilles pour les retrouver un peu plus tard évoquent un cycle, alors que les conifères représentent la permanence de la vie, toujours verdoyante, à travers et malgré les changements de saison (symbolisme qui se retrouve dans le sapin de Noël). La vision indo-européenne du monde est moniste : contrairement aux conceptions dualistes de l’orient, où s’affrontent ciel et terre, transcendance et immanence, Bien et Mal, Lumière et Ténèbres, elle conçoit l’univers comme un tout marqué à la fois par l’immuable et le relatif. Les peuples sémitiques faisaient reposer leur conception du monde sur une totale soumission à un Dieu transcendant, les peuples méditerranéens sur une dépendance des humains à l’égard des forces de la terre, des puissances chtoniennes. Les Indo-Européens intègrent dans un tout homogène, cohérent et indissociable, forces de la terre et forces du ciel : la supériorité des dieux ouraniens, solaires, sur les dieux chtoniens, traduit la supériorité historique des Indo-Européens conquérants et maîtres des peuples méditerranéens.

Cette conception du monde moniste s’exprime à travers l’image de l’arbre, qui met en communication et en communion les trois niveaux du cosmos : le souterrain, par ses racines fouillant les profondeurs où elles s’enfoncent, la surface de la terre, par son tronc et ses premières branches, les hauteurs, par les branches supérieures et sa cime, attirées par la lumière du ciel.




"Des reptiles rampent entre ses racines, des oiseaux volent dans sa ramure : il met en relation le monde chtonien et le monde ouranien. Il réunit tous les éléments : l’eau circule avec sa sève, la terre s’intègre à son corps par ses racines, l’air nourrit ses feuilles, le feu jaillit de son frottement"
. La forêt est ainsi le milieu où se marient le vert des feuilles, le jaune du feu et le bleu de l’eau. Elle est par excellence la demeure des dieux, ces dieux que les Germains appellent die Waltenden ou Die Gewalten (les puissances), dérivés de wald, la forêt. La forêt, nous dit Tacite dans son De Germania, est la demeure naturelle des dieux germaniques. C’est au sein de la forêt que se déroule l’initiation guerrière des jeunes gens qui arrivent à l’âge d’homme. C’est au sein de la forêt que les druides celtiques nourrissent leur réflexion et leur sagesse. La forêt, centre de vie, réserve de fraîcheur, matrice d’eau et de chaleur associées, est naturellement lieu de connaissance et asile du sacré. Grecs et Latins en avaient conscience au même titre que les autres Indo-Européens, comme en témoigne Sénèque : "Ces bois sacrés peuplés d’arbres antiques d’une hauteur inusitée, où les rameaux épais superposés à l’infini dérobent la vue du ciel, la puissance de la forêt et son mystère, le trouble que répand en nous cette ombre profonde qui se prolonge dans les lointains, tout cela ne donne-t-il pas le sentiment qu’un dieu réside en ce lieu ?" (Lettre à Lucilius).



Dans la mythologie nordique, le premier homme et la première femme furent créés à l’aide d’arbres, un frêne pour l’homme, un bouleau pour la femme. Le cosmos lui-même est vu sous la forme d’un arbre géant, le frêne Yggdrasil. Réveillée par Odin de son sommeil profond, afin qu’elle révèle aux dieux les commencements et la fin du monde, la prophétesse (Völva) déclare dans l’Edda :

"Je me souviens des géants, nés à l’aurore des temps,
De ceux qui jadis m’ont donné naissance
Je connais neuf mondes, neuf domaines couverts par l’arbre du monde,
Cet arbre sagement édifié qui plonge jusqu’au sein de la terre…
Je sais qu’il existe un frêne qu’on appelle Yggdrasil
La cime de l’arbre est baignée dans les blanches vapeurs d’eau,
De là découlent des gouttes de rosée qui tombent dans la vallée.
Il se dresse éternellement vert au-dessus de la fontaine d’Urd"


Yggdrasil sert de support à l’univers. Il implante ses racines à travers les mondes, comme le dit encore l’Edda :

"Yggdrasil a trois racines.
Hel demeure sous la première,
Sous la seconde vivent les géants du gel
Et les hommes sous la troisième"


Entre les racines du frêne Yggdrasil rêvent trois Nornes. Urda (le passé), Verdandi (le présent-avenir) et Skuld (l’avenir) : elles rêvent les destinées des hommes et leurs rêves se réalisent. Cette donnée mythologique a été interprétée en terme de psychanalyse par certains auteurs : la destinée individuelle est rêvée dans le subconscient individuel et la destinée collective dans le subconscient collectif avant de se concrétiser dans le destin personnel ou l’histoire.

Les trois Nornes,
par Craig Mullins


En venant sur terre, le dieu Odin a abandonné un œil (celui de la vision divine) à la fontaine de la terre-mère, entre les racines du frêne Yggdrasil. Gardant la nostalgie de son origine divine et son souvenir obscur, Odin, le dieu borgne, reste pendu neuf jours aux branches d’Yggdrasil, le flanc percé d’une lance. Au neuvième jour, il aperçoit à ses pieds, dans l’herbe, les runes qui lui révèlent le secret de toutes choses. Gravées dans le hêtre, les runes portent à travers l’histoire le message des traditions nordiques. Gravées sur des écorces de bouleau, elles vont porter leur message aux dieux lorsqu’elles sont jetées dans le feu du solstice d’hiver.

Près d’Yggdrasil, au bord de la fontaine Urd, les dieux tiennent quotidiennement conseil et dispensent la justice. Avec l’eau de la fontaine, les Nornes arrosent l’arbre géant afin de lui redonner jeunesse et vigueur. La chèvre Heidrûn, un aigle, un cerf et un écureuil se tiennent sur les branches d’Yggdrasil : à ses pieds se trouve la vipère Nidhögg qui essaie de l’abattre. Chaque jour l’aigle livre un combat à la vipère. On peut noter à ce sujet que, selon Pline, le frêne met en fuite les serpents. Il exerce sur eux une sorte de pouvoir magique, de telle sorte qu’un serpent ayant à choisir entre passer au milieu des branches d’un frêne ou par les flammes d’un foyer, choisirait ces dernières. Pline ajoute qu’une "tisane de feuilles de frêne mélangée au vin est d’une grande efficacité contre la puissance du venin".

Le frêne, bois dont on faisait des hampes de lance, désigne aussi chez les Grecs la lance elle-même. Symbole de solidité pour Hésiode, il représente la fécondité dans l’Edda :

"Yggdrasil tremble,
Le frêne érecte,
Gémit sur le vieux tronc,
Et le géant se délivre ;
Tous frémissent
Sur les chemins d’enfer"


Lors des grands bouleversements cosmiques, où un univers s’anéantit et cède sa place à un autre univers, Yggdrasil reste immobile, debout, invincible. Ni les flammes, ni les glaces, ni les ténèbres ne l’ébranlent. Il sert de refuge à ceux qui, ayant échappé aux désastres, repeupleront la terre. Il est le symbole de la pérennité de la vie, que rien ne peut détruire.

A l’autre extrémité du monde indo-européen, chez les Aryens installés en Inde, la représentation du Cosmos sous la forme d’un arbre géant se retrouve dans les Védas. Dans les traditions celtiques, le symbolisme de l’arbre exprime les trois thèmes : science, force, vie. Avec le thème de base nid, homonyme du nom de la science, Pline fait, sur le nom des druides, un jeu de mot avec drus, nom grec du chêne.



Le chêne


Le même Pline décrit, dans un passage bien connu, la cueillette du gui qu’effectue le druide sur le chêne. "Ils appellent le gui d’un nom qui signifie "celui qui guérit tout". Après avoir préparé un sacrifice au pied de l’arbre, on amène deux taureaux blancs dont les cornes sont liées pour la première fois. Vêtu d’une robe blanche, le prêtre monte à l’arbre, coupe avec une faucille d’or le gui recueilli dans un linge blanc. Ils immolent alors les victimes".

La cueillette du gui


Le chêne attire la foudre et symbolise la majesté : le chêne de Zeus à Dodone correspond à celui de Jupiter Capitolin à Rome, de Ramowe en Prusse, de Perun chez les Slaves. Le chêne est solidité, puissance, longévité, hauteur au sens spirituel et matériel. Chêne et force s’exprime en latin par le même mot "robur", force morale et physique liées. La massue d’Héraklès est en chêne. Le chêne est chez les Celtes l’emblème de l’hospitalité.
Outre le frêne et le chêne, l’if et le bouleau ont joué un rôle important dans le symbolisme des peuples indo-européens. L’if est utilisé en Irlande comme support de l’écriture ogamique. La roue du druide mythique Mog Ruith (serviteur de la roue) était en bois d’if. Eochaid (Icovatus qui combat par l’if) était un des noms traditionnels du roi suprême d’Irlande.



L' if

Le bouleau était le symbole du printemps chez les Slaves. Chez les Celtes, au témoignage de Pline, il fournissait "aux magistrats des faisceaux redoutés de tous". Il était employé à la confection de torches nuptiales regardées comme porte-bonheur le jour des noces. Il était d’usage de couvrir les dépouilles mortelles de branchages de bouleau. Le bouleau était donc étroitement lié aux grands événements de la vie humaine comme un symbole tutélaire.



Le bouleau


Le Moyen Age : évolution et continuité


Dans l’empire romain décadent, puis tout au long des premiers siècles du Moyen Age, l’instauration du christianisme comme religion officielle et obligatoire s’accompagne d’une révolution culturelle totalitaire. Tout ce qui rappelle, de près ou de loin, les croyances ancestrales des peuples européens doit disparaître. Les pagani (1) conservent cependant un respect inné pour les lieux qui passaient depuis toujours pour abriter les forces du sacré, pierres dressées, sources claires ou hautes futaies. Les clercs s’acharnent contre cet asile du paganisme que constitue bien souvent la forêt : La religion née en Orient à l’abri des palmes se fait jour en Occident au détriment des arbres, refuge des génies païens, que moines, saints, missionnaires abattent impitoyablement (2).




Saint Martin de Tours et l'Arbre des Païens,
vitrail du musée de Cluny


De nombreux récits hagiographiques, relatant les aventures de saints missionnaires partis convertir les populations de Gaule, des Iles Britanniques ou de Germanie, mettent au premier plan de leurs exploits la destruction d’arbres vénérables qui ont, à leurs yeux, le tort d’inspirer aux gens des environs un respect beaucoup plus marqué que la chapelle des nouveaux venus. Saint Martin en Gaule ou Saint Boniface en Germanie se font une véritable spécialité de cette œuvre de destruction.

Christianisation des Germains par Saint Boniface


Leurs biographes notent pieusement que là où le fer des cognées ne peut rien, l’écorce des arbres sacrés s’avérant plus dure que le métal, la parole du saint fait merveille. Ils oublient de dire que l’appui du bras séculier, acquis à l’Eglise du jour où elle a assuré en échange aux souverains d’Occident une justification religieuse de leur autoritarisme, fait beaucoup pour le succès de telles entreprises. Ainsi, lorsque Charlemagne envahit la Saxe en 772, il n’a rien de plus pressé que de faire détruire par ses troupes l’Irminsul, colonne faite d’un immense tronc d’arbre et représentant pour les Saxons l’arbre cosmique, l’axe du monde (3).

Destruction de l'Irminsul,
l'arbre cosmique des Germains,
massif des Externsteine
(région de Paderborn, Allemagne)


Il ne fait en cela que suivre l’exemple des rois francs qui couvrent de leur autorité, tout au long des VIe, VIIe et VIIIe siècles, les mesures de répression anti-païenne prises par de nombreux conciles où la vénération des arbres est particulièrement visée. Par exemple, le concile de Leptines (Hainaut) réuni en 744, récapitulant les coutumes païennes formellement interdites, cite les petites maisons qui sont des temples locaux (article 4) et le culte des forêts que l’on nomme Nimidas (article 6). Dom H. Leclercq commente ainsi l’article 4 : Dans les campagnes, on construisait avec des branches d’arbres des buttes dédiées aux dieux et on y célébrait de petites solennités, tandis que les solennités publiques et communes se célébraient dans les bois ou dans les vallées sacrées. Quant à l’article 6, pour Dom Leclercq il est évident qu’il est ici question des sanctuaires ou des cérémonies saintes célébrées dans les forêts qui couvraient les vallées ; mais nous ne savons pas ce qu’il faut entendre en particulier par Nimidas. Eckhart prétend qu’il faut lire Niunhedas, c’est-à-dire neun Haüpter (neuf têtes). Dans la basse Allemagne, hoet signifie encore tête ; en sorte qu’il faudrait entendre par Nimidas les sacrifices de neuf têtes de chevaux. Canciani et Seiters voient au contraire dans Nimidas la fête où l’on recueillait le gui sur les chênes sacrés (4).

Si beaucoup d’arbres sacrés sont abattus – tels ceux qui, plantés à la croisée des chemins, sont remplacés par des croix – certains sont christianisés. Des crucifix (5), plus tard des statues de la Vierge, sont encastrés dans le tronc d’un arbre qui doit ainsi sa survie à son intégration dans le culte chrétien.

Sanctuaire marial dans le tronc d'un vieux chêne,
Petite Suisse Luxembourgeoise


Il s’agit cependant de cas particuliers, qui ne remettent pas en cause l’image générale de la forêt que l’Eglise veut imprimer dans les mentalités. Image répulsive, découlant à la fois d’une vision pessimiste de la nature, intrinsèquement liée au christianisme (la nature, la matière, le monde sont le domaine du mal et du péché) et d’une volonté de dévalorisation d’un milieu réceptacle des valeurs païennes.

Entreprise ambiguë, car la forêt est pour l’homme du Moyen Age un monde familier, dont il tire beaucoup pour sa subsistance. La forêt, écrit Georges Duby (6), remplit tout le paysage, la forêt aux aspects divers où la sylve puissante se dégrade en taillis, en broussailles, en bruyères, que souvent l’on brûle pour, tous les dix ou vingt ans, dérober à la friche une ou deux petites récoltes – la forêt qui véritablement est nourricière.

Scène de défrichage


Nombreux sont ceux, ermites, pâtres, bûcherons, qui vivent uniquement d’elle. Mais à tous elle fournit le bois d’abord, ce matériau primordial, dont sont faits les châteaux, les maisons, les clôtures, les écuelles, tous les instruments quotidiens ; elle fournit de multiples produits de cueillette, le miel, la cire, les baies (car les arbres fruitiers domestiqués sont encore très rares), les végétaux que l’on enterre ou que l’on brûle dans les champs pour les fertiliser – tous les gibiers ; elle fournit enfin le pacage pour le bétail, et c’est sa fonction essentielle : les bœufs et les chevaux y sont parfois lâchés, mais surtout y divaguent en permanence brebis et chèvres qui donnent la laine et le fromage, et ces porcs noirs, à demi sauvages, dont on mange la viande, fumée ou salée, toute l’année.



La forêt au Moyen-Age,
un lieu habité


La civilisation de l’an mil est donc une civilisation de la forêt. Source de richesses, la forêt recule cependant devant les défricheurs, poussés par le besoin de nouvelles terres arables en un temps d’expansion démographique (du XIe au XIIIe siècle). De nombreux toponymes conservent le souvenir des entreprises de défrichement. Les noms de lieux où intervient essart, artigues (Aquitaine), sont autant de témoignages de ce recul de la forêt médiévale qui, outre ses implications socio-économiques, a eu d’incontestables répercussions sur les mentalités. Contrairement à un cliché historique trop répandu, les moines n’ont pas été les seuls, et de loin, à réaliser des défrichements. Mais le fait que, jusqu’à nos jours, les ouvrages inspirés par l’Eglise aient beaucoup insisté sur l’image du moine défricheur, est très révélateur : le reflux de l’arbre est une victoire du christianisme car c’est une défaite de tout ce que l’arbre représente dans la psyché collective héritée du paganisme.

Cependant, si elle recule, la forêt reste partout présente dans le paysage et dans les préoccupations des hommes. Avec, de plus en plus nettement marquée, au fur et à mesure que s’affirme le contrôle des esprits par l’Eglise, une ambivalence. La forêt est tout à la fois, en effet, attrait et hantise. Attrait pour ce chasseur impénitent qu’est le chevalier d’Occident. Les souverains cherchent d’ailleurs à se réserver le monopole de grandes étendues forestières. Les barons anglais révoltés imposent en 1215 à Jean Sans Terre une Charte de la forêt, limitant l’arbitraire royal sur ces espaces forestiers que l’aristocratie conçoit comme son bien commun, indivisible et inaliénable. Attrait encore pour celui qui sait entendre le langage des bois. Un seigneur conseille à Aucassin, malade de l’amour de Nicolette : Montez à cheval et allez tout au long de cette forêt vous distraire, vous verrez des herbes et des fleurs, vous entendrez des oiseaux chanter. Par aventure, vous entendrez belles paroles dont vous vous trouverez mieux (7). Attrait enfin pour ceux qui cherchent un refuge et peuvent trouver au sein des bois un sûr asile. Tels Tristan et Iseut dans la forêt du Morois : Nous retournons à la forêt, qui nous protège et nous garde. Viens, Iseut, ma mie ! Ils entrèrent dans les hautes herbes et les bruyères, les arbres refermèrent sur eux leurs branchages, ils disparurent derrière les frondaisons (8). Mais nous sommes là à la frontière de l’autre versant mental, de l’autre terme de l’ambivalence : la forêt-attrait est aussi forêt-hantise. Hantise d’un espace qui reste mal contrôlé. Cette forêt qui est un refuge si doux pour Tristan et Iseut abrite en même temps des êtres qui sont dénoncés par les clercs comme autant de créatures du Mal. Quand tombe la nuit, les vieilles terreurs renaissent.



Quand tombe la nuit, les vieilles terreurs renaissent...


La forêt et la nuit emmêlées sont le lieu de l’angoisse médiévale note J. Le Goff. Domaine des loups et des mauvais esprits, la forêt accueille tous les parias en rupture avec l’ordre établi. Les seigneurs brigands y voisinent avec ces ermites dont se méfie tellement l’Eglise, qui tient en suspicion tous ceux qui prétendent se vouer à une recherche spirituelle sans pour autant s’inclure dans la hiérarchie ecclésiastique. Ermites, sorciers : n’y a-t-il pas là de lointains héritiers de ces druides qui connaissaient le langage des herbes, des animaux, des arbres et des sources, La forêt peut faire naître de troubles tentations chez les meilleurs : alors même que ces chrétiens d’élite que sont les moines veulent fuir le monde en s’enfonçant dans les forêts, certains d’entre eux y découvrent des enseignements plus proches d’un panthéisme païen que des Pères de l’Eglise. Saint Bernard de Clairvaux, écrivant qu’il y a plus de vérités dans un arbre de la forêt que dans tous les livres (9), oublie les arguments dogmatiques qu’il utilise contre Abélard. Refuge de Robin des bois et de l’âme des chevaliers maudits, domaine des lutins, des farfadets, des sylphides, des elfes et des fées, la forêt est aussi le lieu de rencontre des sorcières qui y organisent, les nuits de pleine lune, le sabbat présidé par le grand cerf noir (10).

L’ambivalence de la forêt médiévale, à la fois pôle d’attraction et pôle de répulsion, repose sur la cohabitation d’éléments hérités du paganisme et de leurs adaptations chrétiennes dans le cadre d’un univers de légendes merveilleuses et effrayantes qu’évoque Jacques Le Goff et dont la toile de fond est toujours la forêt : Forêt d’Ardennes au sanglier monstrueux, refuge des Quatre Fils Aymon et où saint Hubert de chasseur devient ermite, saint Thibault de Provins de chevalier ermite et charbonnier, forêt de Brocéliande théâtre des sorcelleries de Merlin et de Viviane, forêt d’Obéron où Huon de Bordeaux succombe aux enchantements du nain, forêt d’Odenwald où Siegfried termine sa chasse tragique sous les coups de Hagen, forêt du Mans où erre pitoyablement Berthe au grand pied et où le malheureux roi de France Charles VI deviendra fou (11).

Les Quatre Fils Aymon


L’Eglise pense peut-être exorciser le symbolisme païen de l’arbre en l’introduisant dans ses édifices, avec ces hautes colonnes et ces voûtes ogivales qui veulent s’élancer comme celles des futaies de la forêt septentrionale (12). D’autre part des personnages considérés comme exemplaires par l’Eglise utilisent, peut-être inconsciemment, les vieux symboles : c’est sous un chêne que Saint Louis rend la justice, retrouvant les gestes et la fonction que la tradition attribue, à tort ou à raison, à la sagesse druidique (13). Mais l’Eglise ne peut empêcher l’existence de mythes qui se transmettent, de génération en génération, le soir à la veillée, et dont le contenu échappe à sa censure. Les hommes-loups , les loups-garous, qui sont probablement la déformation d’antiques fraternités guerrières initiatiques d’origine germanique, hantent les imaginations. Ils sont inséparables du cadre forestier dont ils sont issus. De même, des récits parvenus jusqu’à nous sous l’innocente étiquette de contes pour enfants, véhiculent des thèmes qui sont autant de messages cryptés pour ceux qui savent entendre et où le symbolisme de l’arbre est toujours présent (14). C’est au cœur de la forêt que se tapissent le loup du petit chaperon rouge et l’ogre du petit Poucet.

Le Peitit Poucet,
par Gustve Doré


C’est aussi au cœur de la forêt que la belle au bois dormant attend le baiser libérateur du prince charmant (15). L’ambivalence déjà signalée est ici manifeste, comme l’est celle de la bonne et de la méchante fée, la bonne fée ayant la blondeur, la jeunesse et la beauté des grandes dames blanches dont les traits sont donnés à la Vierge gothique – Notre-Dame – tandis que la laideur sénile de la méchante fée est celle des sorcières médiévales dont on retrouve le portrait jusque sous le pinceau de Goya.

Certes, une évolution des mentalités se manifeste au fur et à mesure que l’on s’éloigne du monde médiéval. La gaste forêt de Perceval cède la place à des arbres aux fruits éclatants sur la toile où Boticelli célèbre la Primavera et redonne aux dieux antiques la place d’honneur. Mais, jusqu’à nos jours, l’inconscient collectif des peuples européens reste marqué par la superposition d’un symbolisme païen de l’arbre, chargé de valeurs positives, et d’une interprétation chrétienne chargée de valeurs négatives. L’image biblique de l’arbre de la connaissance, abri du serpent tentateur et donc germe de mort, continue à obscurcir l’image païenne de l’arbre de vie. Pourtant, à travers une redécouverte de la nature, certains esprits peuvent retrouver aujourd’hui l’antique harmonie entre la connaissance et la vie, inséparables dans l’Europe païenne. Un héros de Giono (16), qui écoute autour de lui la vie lente des arbres, est conscient de ce que représente l’arbre dans le grand cycle vital : Il pense : il tue quand il coupe un arbre. Ce réflexe de respect pour l’arbre redécouvre l’esprit des vieilles traditions européennes. Certaines de ces traditions peuvent être facilement reprises aujourd’hui. Par exemple, celle qui veut que, dans une famille, un arbre soit planté à la naissance de chaque enfant. En un temps où le besoin d’enracinement – ou de ré-enracinement – semble se faire jour au moins chez les meilleurs, une telle coutume peut s’intégrer à un ensemble de traditions où se retrouvent et s’actualisent les symboles anciens. Un proverbe allemand dit : Si tu as planté un arbre, construit une maison et élevé un enfant, tu as bien occupé ta vie. Il y a encore beaucoup d’arbres à planter.



Pierre VIAL

Etudes et Recherches – N°1 – Novembre 1974
Etudes et Recherches – N°2 – Mars 1975 


1 - Rappelons que le paganus est d’abord, étymologiquement, l’habitant du pagus, c’est-à-dire du pays. Mais le paganus-paysan devient, pour l’Eglise, le paganus-païen dans la mesure où les habitants des campagnes restent beaucoup plus attachés aux traditions de leurs pères que les citadins, êtres déracinés donc proies plus faciles pour cette idéologie du déracinement qu’est le christianisme.

2 - Jacques Le Goff, La civilisation de l’Occident médiéval, Paris, 1967.

3 - Louis Halphen, Charlemagne et l’empire carolingien, Paris, 1968.

4 - Hefelé-Leclercq, Histoire des conciles, tome III, Paris, 1910.

5 - Philippe Gabard, dans Heimdal n°13, signale la persistance de telles pratiques en Normandie, en particulier un "hêtre au crucifix" qui porte, fiché dans une cavité du tronc, une croix en argent. Il ajoute : "Cet arbre maintenant mort mais toujours dressé est l’objet de la vénération des habitants des paroisses environnantes qui le fleurissent à chaque Pâques".

6 - G. Duby et R. Mandrou, La civilisation française, tome 1, Paris, 1968.

7 - Cité dans l’ouvrage de J. Le Goff.

8 - Id.

9 - Citation reproduite, aujourd’hui, sur un mur de l’abbaye de Sénanque (Vaucluse).

10 - Des légendes françaises déclarent que le diable assurait la boisson des sabbats en faisant couler le vin des chênes, piqués à coups de couteau. Aujourd’hui encore, on considère dans certaines régions des Vosges, que les arbres tordus par le vent abritent les morts punis par le diable. Voir J. Tondriau et R. Villeneuve, Dictionnaire du diable et de la démonologie, Paris, 1968.

11 - J. Le Goff, op. cit.

12 - Olivier Beigbeder, Lexique des symboles, La Pierre-qui-vire, 1969.

13 - Jeanne d’Arc, quant à elle, avait de bien curieuses habitudes. Enfant, elle allait avec ses compagnes, les soirs d’été, suspendre des couronnes de fleurs aux "arbres des fées". Il est vrai que l’Eglise a attendu le XXe siècle pour canoniser cette étrange chrétienne…

14 - La tradition orale a toujours tenu un grand rôle dans la transmission des mythes. Bien souvent par nécessité, dans la mesure où les écrits considérés comme non conformes à l’orthodoxie chrétienne étaient détruits par l’Eglise. On peut s’interroger, à ce sujet, sur la parenté de deux mots allemands : das buch (le livre) et die buche (le hêtre). Lorsqu’on sait que des inscriptions runiques étaient fréquemment gravées sur des écorces de hêtre au haut Moyen Age, on est tenté de voir une filiation entre ces deux termes, le livre apparaissant comme le successeur des anciennes plaquettes en bois gravées.

15 - N’est-ce pas, avec la tradition païenne, toute une culture endormie au fond des bois qui attend ceux qui viendront la réveiller ?

16 - Dans Colline.

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