Mythes proto-indo-européens


1. Les trois fonctions

 
Elles étaient en rapport avec les Trois Mondes, le Ciel, la Terre et les Enfers:

 

Au Ciel, correspondait la fonction religieuse et politique. Il s’agissait des relations pacifiques régies par les dieux : soit des relations entre les hommes et les dieux, soit des relations des hommes entre eux, mais sous le regard et la garantie des dieux. Sous le deuxième aspect, cette fonction comportait la souveraineté ainsi que le droit. Le savoir et toutes les activités intellectuelles lui étaient rattachés, et ils étaient incarnés par la parole. Elle jouait un rôle absolument fondamental. Le savoir, en particulier, était détenu sous forme de poésie. Les prêtres incarnaient la première fonction.

 

A la Terre, correspondait la force physique, brutale, qui intervenait surtout dans la guerre. Comme elle était féminine, la Terre prenait la forme d’une grande déesse de la Guerre. Les rois et les héros, représentants masculins de la deuxième fonction, lui devaient leur existence. Elle était incarnée, de manière réelle ou mythique, par l’épouse du roi, qui était donc pourvue d’importantes fonctions bien que les femmes aient toujours été reléguées au second plan chez les Proto-Indo-Européens.

 

Aux Enfers, correspondait la fertilité-fécondité, la séduction liée à la reproduction et la richesse. Cette dernière était constituée par l’or, l’argent, les pierres précieuses, ainsi que par le bétail. On peut aussi supposer que les hommes et les femmes capturés par les guerriers durant leurs raids et utilisés comme une main-d’œuvre servile constituaient un signe de richesse. Les guerriers volaient d’ailleurs aussi du bétail, et un rapprochement était effectué entre hommes et animaux domestiques. Tous les producteurs, agriculteurs et artisans, étaient des représentants de la troisième fonction, qui correspondait aux masses humaines.

2. La classe sacerdotale


Les Proto-Indo-Européens avaient une classe de prêtres, qui s’opposaient aux guerriers. Les druides chez les Celtes, les flamines à Rome, les brahmanes en Inde, les mages en Iran sont ses héritiers. On sait aussi que les Tokhariens avaient conservé leur classe sacerdotale: les Chinois comparaient leurs prêtres aux brahmanes. Au Ve siècle avant notre ère, l’historien Hérodote a parlé d’un peuple qu’il nommait les Argippéens (Argippaioi en grec). Ils vivaient en Asie centrale au pied de hautes montagnes. Les hommes et les femmes étaient chauves de naissance ; ils avaient le nez épaté et le menton proéminent. Ils parlaient une langue qui leur était propre, mais ils s’habillaient comme les Scythes. Ils habitaient au pied d’un arbre, entouré d’une tenture de feutre blanc imperméable en hiver et sans ce feutre en été. « Personne ne songe à leur nuire, car on les tient pour sacrés ; ils ne possèdent aucune arme de guerre ; leurs voisins font appel à eux pour régler leurs différends, et quiconque se réfugie auprès d’eux est à l’abri de toute injure ». Bernard Sergent a reconnu qu’il s’agissait en fait de prêtres indo-européens. Sans doute étaient-ils des Tokhariens.

 

Les caractéristiques remarquées par Hérodote devaient déjà exister chez les Proto-Indo-Européens : ces prêtres vivaient à l’écart du monde, dans les bois et les montagnes. Les dieux n'étaient jamais vénérés dans des sanctuaires construits, mais en plein nature. Les prêtres exerçaient des fonctions juridiques. Ils étaient également, comme les druides, les dépositaires du savoir. Leur présence était indispensable lors des sacrifices, mais ils ne jouaient pas de rôle actif. Ils veillaient seulement au respect du rituel, condition indispensable à la réussite du sacrifice, et corrigeaient les fautes commises. Ils devaient eux-mêmes respecter de stricts interdits durant leur vie quotidienne. Le blanc était la couleur de leurs habits.



3. Les dieux

 
L’existence d’au moins quatre dieux est à présent reconnue chez les Indo-Européens. Deux d'entre eux sont des projections dans le monde divin de personnages réels: le roi et le prêtre. Il serait donc possible de les appeler le Dieu-Roi et le Dieu-Prêtre. Mais ils ont la particularité ne peut pas être immortels, contrairement aux « vrais » dieux : ils connaissent un cycle de vie et de mort. Le second était un homme ayant pu se faire une place parmi les dieux, mais ayant fini par être déchu. Il était en fait considéré comme un personnage historique, et l’on pouvait voir sa tombe en divers endroits. Il est donc préférable de ne pas l’appeler le Dieu-Prêtre, mais *Neptonos, qui était probablement l’un de ses noms. C’était une forme simplifiée de *H2epom Nepots, le « Neveu des Eaux ».

 

3.1. Le dieu du Ciel lumineux


Représentant de la première fonction, il s’appelait *Dyēus. Il était le garant de l’ordre du monde et le maître de la foudre, mais il jouait également un rôle dans la culture de la terre. C’était lui qui fournissait aux hommes leurs céréales. Il était un roi au sens politique et non militaire du terme. Il était également connu pour être un père (sans doute le père de tous les dieux) : *Dyēus Ph2tēr. Son nom était apparenté à la désignation des autres dieux, *deiwos, construit sur la racine *dei- « briller ». Il se retrouve dans celui de Zeus, de Jupiter (*Dyēus Ph2tēr), du dieu lituanien Dievas, du dieu germanique *Tiuz ou du dieu indien Dyauh.

 

3.2 Le Dieu-Roi


Il était le fils de *Dyēus Ph2ter et en quelque sorte son bras armé. De même que les rois humains, il était ancré dans la deuxième fonction, celle de la force physique et en particulier de la guerre, mais il « débordait » sur les deux autres fonctions. Son principale arme était la foudre, matérialisée par une flèche, une corde ou peut-être une arme de jet. Il attrapait ses ennemis avec un lacet. Il possédait aussi sans doute un bouclier.

 

Il s’appelait *Perkwunos, car il était intimement lié à l’Arbre Cosmique reliant les Trois Mondes, *perkwus. On ne peut pas exclure qu’il ait possédé d’autres noms, car ses attributs étaient très nombreux. Durant l’après-midi ou l’été, il possédait une résidence au sommet d’une montagne située au centre du monde, d’où quatre fleuves descendaient et se dirigeaient vers les quatre points cardinaux. Il avait quatre visages, qui lui permettaient de surveiller simultanément les quatre points cardinaux. Il pouvait ainsi exercer sa fonction de gardien de l’ordre cosmique.

 

Le Dieu-Roi était civilisateur : il défrichait les forêts et fondait des villages. Il intervenait dans les mariages, mais seulement comme responsable de leur aspect légal. C’est une tâche qui relève de la première fonction. Il était un prêtre. D’une très grande intelligence, il était un brillant poète et un maître du Savoir, ainsi qu’un magicien et un devin. Il avait un rapport avec les vents, probablement liés à la magie et à la divination.

 

Débordant sur la troisième fonction, il était un producteur: il était un pasteur et un cultivateur qui faisait croître les troupeaux et apportait d’abondantes récoltes. Il était également un médecin. Il maîtrisait tous les arts (au sens d'artisanat).

 

La plus importante de ses fonctions était d’être responsable du mouvement de tous les astres : le Soleil, la Lune et les étoiles. Elle avait un rapport avec sa fonction de gardien de l’ordre cosmique. A la fois diurne et nocturne, il était responsable de l’écoulement du temps.

 

Ses héritiers s’appellent Lug chez les Celtes, Apollon chez les Grecs, Wotan chez les Allemands, Odin chez les Scandinaves, Perkūnas chez les Lituaniens, Perun chez les Russes, Mithra chez les Iraniens ou le dieu de l'Orage chez les Hittites et Ylaiñäkte chez les Koutchéens (des Tokhariens). En Inde, selon François Cornillot, il a éclaté en trois dieux appelés Mitra, Varuna et Aryaman.

 

3.3 *Neptonos

 
Il était rattaché à la première fonction durant la matinée ou le printemps, auquel cas il était un prêtre. Sa couleur était alors le blanc. On le considérait pourtant aussi comme un enfant. Ayant acquis le Savoir universel, il était l’inventeur de la divination. Le droit était sa spécialité. Il était assimilé au Feu sacrificiel, ainsi qu’au Soleil levant, et il avait la forme d’un cheval blanc, d’un oiseau ou d’un poisson (peut-être un saumon). En dépit de sa nature de législateur, les Proto-Indo-Européens ne craignant pas les contradictions, il était un maître voleur et un personnage rusé. Aimant le rire, il avait un aspect bouffon.

 

Il était rattaché à la troisième fonction durant la nuit ou l’hiver. Il devenait donc un producteur, voire un serviteur, auquel cas sa couleur était le noir ou le vert. En qualité d’artisan, il fabriquait des armes. L’apparition de la métallurgie chez les peuples indo-européens a fait de lui un forgeron, de manière d’autant plus naturelle qu’il était lié au feu. Dans le cadre de la troisième fonction, il s’agissait du feu que les hommes utilisaient dans leur vie quotidienne, notamment dans leurs maisons. Protecteur des masses humaines, il leur apportait la richesse et il était un génie domestique. Il vivait également à l’écart du monde, dans les forêts profondes et les montagnes, où il élevait des bœufs, des moutons et des chèvres. Il se nourrissait du lait de ses troupeaux. Le sommeil était l’une de ses occupations préférées. Il avait une forme de serpent, d’animal domestique ou d'animal sauvage (cerf, daim ou sanglier). Enfin, il était le dieu des Enfers. Ceux-ci étant aquatiques, comme le Ciel, ce dieu avait un caractère aquatique assez marqué. A ce titre, il pouvait être considéré comme l’esprit du Mal.

 

Ce personnage correspond à Hermès, Pan (d’ailleurs fils d’Hermès) ou Dionysos dans la mythologie grecque, Faunus et Picus dans celle des Romains. Sous sa forme de prêtre, les Hittites l’appelaient le « dieu Soleil du Ciel » et le considéraient comme le souverain de la justice. En Inde, Manus a gardé son aspect de législateur. Chez les Celtes insulaires, les druides ou bardes Taliesin, Merlin ou Tuan Mac Cairill ont assez bien conservé les mythes relatifs à *Neptonos. En tant que Soleil, il était appelé Hélios par les Grecs et Sûrya par les Indiens. Sous son aspect nocturne ou hivernal, les Gaulois l’appelaient Cernunnos et l’identifiaient à un cerf. Il est devenu Poséidon en Grèce, Neptune à Rome, Nechtan et Irlande et Apam Napat chez les Indo-Iraniens. En Scandinavie, le dieu Loki regroupe ses aspects maléfiques, mais également bouffons.

 

3.4. Les jumeaux inégaux

 
Il faut souligner l’importance de ce concept. Les jumeaux en question n’étaient autre que *Perkwunos et *Neptonos, mais considérés comme des frères. Ils étaient associés notamment au printemps, période durant laquelle ils menaient une vie itinérante, jusqu’à en devenir les dieux des chemins. Ces deux personnages avaient d’importants points communs : ils étaient jeunes, beaux et lumineux, maîtres des vents, de l’inspiration poétique et du savoir, médecins, pasteurs et artisans. Ils se rejoignaient donc sur les première et troisième fonctions. Leur association reproduisait celle, fondamentale pour la société indo-européenne, du roi et du prêtre. Ils n’en restaient pas moins différents, *Perkunos étant fils de *Dyēus et *Neptonos étant d’origine humaine.

 

Ces jumeaux sont Romulus et Remus à Rome, les Dioscures en Grèce et les Nâsatya en Inde. Dans la mythologie scandinave, ce sont Odin et Loki, considérés comme des frères jurés.

 

3.5. La Grande Déesse

 
Elle était étroitement liée aux eaux de la Terre : celles sources, des fleuves, des rivières et des lacs. Déesse du Destin et source de toute prophétie, elle accompagnait chaque homme du berceau jusqu’à la tombe, mais elle n’était pas considérée comme une Mère et elle restait vierge durant une grande partie de sa « vie ». Ancrée dans la seconde fonction, elle « débordait » comme le Dieu-Roi sur les deux autres fonctions. Ce dernier entretenait avec elle un lien symbiotique, mais elle pouvait lui être infidèle et se lier avec *Neptonos. L’après-midi ou l’été, elle était assimilée au Soleil descendant vers la Terre. Les Hittites l’appelaient donc la « déesse Soleil de la Terre ». Elle était semblable au Feu Primordial, celui dont tous les autres feux étaient issus. Comme le Dieu-Roi, elle était une déesse civilisatrice, fondatrice de villages. A la fin de la nuit, elle était l’Aurore, *H2ausos, et elle permettait au Soleil levant de s’envoler vers le Ciel après l’avoir purifié par le feu.

 

Il semble que toutes les principales déesses indo-européennes soient ses héritières. C’est le cas dAthéna en Grèce ou de Brigit en Irlande, de la déesse-rivière Sarasvatî en Inde et Anahita en Iran. En tant que déesse ignée, elle était appelée Hestia par les Grecs et Vesta par les Romains ; les Vestales étaient ses prêtresses. Comme déesse de l'Aurore, elle portait le nom d’Éos en Grèce et d’Ushas en Inde.

 

4. Le symbolisme du Dragon

 
Le dieu *Neptonos durant le matin ou le printemps et la Grande Déesse durant l’après-midi ou l’été incarnaient des vertus opposées, d’abord par leur sexe : le premier était lié au Ciel carré et masculin et la seconde était liée à la Terre ronde et féminine. Au Ciel, s’attachent l’esprit, la passivité, la paix, la joie et l’immortalité. A la Terre, s’attachent la force, l’énergie, la guerre, la souffrance et la mortalité. Mais durant la nuit ou l’hiver, ces deux divinités opposées fusionnaient pour donner naissance au Dragon, qui représentait les Enfers. La Grande Déesse passait à la troisième fonction et devenait une déesse de la fertilité-fécondité. *Neptonos faisait de même. En Scandinavie, ils étaient appelés Freyr et Freyja. Dans des tombes de la région de Tourfan, en domaine tokharien, des images de deux divinités à queue de serpent étaient placées. Elles étaient accompagnées par deux soleils et s'enlaçaient par la queue. Les Chinois les connaissent sous le nom de Fuxi et Nüwa, ce sont les Chinois qui les ont empruntés aux Tokhariens, et non l’inverse. Les Hittites ont de même placé des représentations du dieu Soleil du Ciel et de la déesse Soleil de la Terre dans des tombes.

 

Ces images reflétaient une croyance selon laquelle les âmes de certaines personnes pouvaient monter au Ciel et y résider parmi les dieux : la déesse Soleil de la Terre leur ouvrait la porte des Enfers et les purifiaient par le feu et par l’eau (elle avait alors le visage de l'Aurore) et le dieu Soleil du Ciel leur permettait de monter au Ciel.

 

4.1. Caractéristiques du Dragon

 
Il avait fréquemment un corps de serpent et une tête humaine ou animale. Il pouvait aussi avoir plusieurs têtes, auquel cas il devenait une hydre. Son corps de serpent était évidemment lié à son caractère chthonien. C’est surtout avec les animaux domestiques qu’il était apparenté : les chevaux, les chiens, les porcs, ainsi que les moutons et les chèvres. Il avait souvent une barbe (celle d’un bouc ?) et un peu moins souvent des cornes, et il avait la possibilité d’acquérir des pieds de chèvre. Une certaine triplicité le caractérisait : il lui arrivait d’avoir trois têtes, trois corps ou d’être tout entier démultiplié par trois.

 

Il n’affectionnait que les forêts et les montagnes, ainsi que l’eau, celle des rivières ou des marécages. Il s’identifiait à certains cours d’eau. On le trouvait ainsi dans l’Océan, puisqu’il était par essence infernal et que les Enfers (comme le Ciel) étaient maritimes. Son lien avec l’eau ne l’empêchait pas d’en avoir un autre avec le feu. En fait, il était associé à tous les éléments primordiaux de l’univers. Outre l’eau, le feu, le bois ou les forêts, on peut encore citer les pierres ou les rochers, le tonnerre, le vent et les couleurs.

 

Sa caractéristique fondamentale était d’associer les contraires. Il pouvait être un géant ou un nain, être aimable ou inspirer une terreur mortelle, être associé à la paix et à la prospérité comme à la guerre et à la destruction, être un roi pour les masses humaines ou dévorer les hommes. De même, il était un pasteur qui élevait ses animaux dans la forêt, mais aussi un monstre dévoreur de troupeaux. Considéré comme un avaleur, on le représentait avec une gueule énorme, aussi grande qu’une porte. Il lui arrivait d’assécher des rivières ou des marécages en buvant toute leur eau, alors qu’en d’autres temps, il provoquait des inondations. Quoique possédant une nature solaire, il était susceptible d’avaler le Soleil, ainsi d’ailleurs que la Lune et les étoiles. Il avait même la capacité d’ingurgiter tous les éléments de l’univers, puisque ses dimensions pouvaient être cosmiques, mais il pouvait aussi bien dégurgiter tout ce qu’il avalait.

 

En tant que créature maléfique, il avait des hypostases (c’est-à-dire des formes) tout à fait remarquables : il s’agissait de moitiés d’êtres, avec un œil, un bras et une jambe, qui étaient difformes. Leur jambe unique était tordue. Ces créatures, de nature surtout aquatique, étaient anthropophages. Comme le Dragon était hermaphrodite, elles étaient mâles ou femelles. Elles rassemblaient tous les défauts de l’esprit humain : la méchanceté, la fourberie, la jalousie ou la colère. Et pourtant, puisque le Dragon incarnait la troisième fonction, elles pouvaient apporter la fertilité et la fécondité et elles étaient d’excellents artisans. Étant par essence infernales, elles étaient assimilables à des fantômes.

 

Les Fomoire en Irlande, les Cyclopes et les Telchines en Grèce, de même que Python et Typhon, sont des héritiers du Dragon. Dans le monde germanique, ce sont les Géants. En Inde, ce sont les Râkshasa, ainsi que le serpent Vritra, qui a bloqué les eaux de la déesse-rivière et retenu le Soleil.

 

4.2. Le carnaval

 
A la fin de l’hiver, ou peut-être au cours de cette saison, le monde des hommes était envahi par les armées du Dragon : des créatures représentant à la fois la mort et la sexualité, à forme animale, humaine ou monstrueuse, mimés par des individus portant des masques ou même des déguisements complets et exécutant des danses endiablées. On les appelle des démons-masques. Ces individus étaient des hommes et des femmes, conformément au caractère androgyne du Dragon. Il existait même une coutume selon laquelle des hommes et des femmes participant au carnaval s’échangeaient leurs vêtements.

 

Le carnaval était également marqué par une inversion sociale : les serviteurs et les maîtres échangeaient leurs places. A Rome, cela se produisait durant les Saturnales, du 17 au 19 décembre, qui étaient la fête du solstice d’hiver. Si l’en était ainsi, c’est parce que le Dragon pouvait avoir rang de serviteur (ou même d’esclave), et que durant le carnaval, il dominait le monde. On ne peut pas le considérer comme une fête à proprement parler religieuse, le Dragon étant un parfait anti-dieu. Les vrais dieux devaient se dissimuler durant cette période.

 

Le carnaval était de la plus haute importance pour les femmes : il était pour elles une période de mariages ou de fiançailles. Certes, les hommes se mariaient aussi, par la même occasion, mais le début de la vie conjugale était une rupture beaucoup plus importante pour les femmes que pour eux. Elles devenaient des adultes et quittaient leurs familles pour entrer dans celles de leurs époux. Pour les hommes, ce n’était pas le mariage qui marquait le passage à l’âge adulte, mais une initiation à caractère guerrier. Le Dragon, incarnation de la troisième fonction, était responsable de l’aspect affectif et sexuel des mariages, ainsi bien sûr que de la fécondité. Sa partie masculine était de plus un copropriétaire du corps de la femme, un rival, si bien que le mari devait l’écarter pour pouvoir jouir de son épouse. D’une certaine manière, chaque femme avait deux compagnons : l’homme qui devenait son époux de manière légale et le Dragon, qui lui apportait la fécondité. Tandis que le mariage légal amenait les femmes à la civilisation, l’autre union les tirait vers la sauvagerie.

 

Durant le carnaval, les démons-masques essayaient donc d’enlever les fiancées, et il fallait les chasser. A la fin, tous étaient expulsés. Ces rites d’expulsion faisaient partie intégrante du carnaval. Les hypostases du Dragon étaient renvoyées dans leur élément d’origine, l’eau. C'était aussi la victoire du Dieu-Roi contre le Dragon qui était mimée. Le carnaval annonçait le retour du Soleil et du printemps.

 

Les différents carnavals célébrés en Europe entre Noël et Pâques sont tous les héritiers de cette très ancienne fête. Elle était tellement ancrée dans les mentalités que l’Église n'a pas réussi à l'éliminer, même après une période de domination atteignant les deux millénaires dans certains pays

 


5. Le cycle de la vie

 
Une correspondance était établie entre le jour, l'année, l'existence humaine et les Trois Mondes. Le jour, l'année et la vie étaient donc divisés en trois temps :

 

Au début de la nuit ou de l'hiver, *Neptonos fusionnait avec sa sœur, la Grande Déesse, pour constituer le Dragon. le jeune roi se chargeait de les dissocier avant le point du jour ou avant le Nouvel An. Pour cela, il lançait la foudre sur le Dragon, qui s’enfuyait en prenant différentes formes. Finalement, celui-ci était atteint et la déesse s’échappait sous la forme d’un nombre impair de fleuves descendant d’une montagne pour former le Fleuve-Océan circumterrestre. Ce faisant, elle refoulait et noyait les Ténèbres, qui n’étaient autre qu'elle-même sous son aspect nocturne. Le jaillissement de ses eaux expliquait la lumière aurorale. La déesse était considérée comme l’Aurore : une jeune fille qui montrait son sublime corps. Par ailleurs, la foudre agissait comme une semence et inséminait une autre déesse, la Lune semble-t-il, considérée comme sœur de *Neptonos et de la Grande Déesse. Elle engendrait une divinité également appelée *Neptonos (le « Neveu », parce qu’il était fils de la sœur de *Neptonos et de la Grande Déesse) qui était identique au Soleil levant. L’Aurore le purifiait par le feu, puis il prenait son envol vers le Ciel. Pour les hommes, le matin ou le printemps était la période du célibat.


*Neptonos volait la boisson d’immortalité des dieux pour la donner aux hommes. Les dieux lui déclaraient donc la guerre mais le Dieu-Roi était estropié et capturé par *Neptonos. Le Neveu le libérait et la Grande Déesse lui permettait de se régénérer, puis le combat reprenait. Vaincu, *Neptonos errait dans la nature. Le Neveu venait l’y retrouver, se battait en duel avec lui et le décapitait. Il devenait alors le seul *Neptonos, destiné à être à son tour tué par son neveu le lendemain ou l’année suivante. La tête de son adversaire était enterrée sous un tertre funéraire assimilé à une montagne céleste. Le reste de son corps était coupé en morceaux et évacué vers les quatre points cardinaux par les fleuves de sang s’échappant de son corps. Cet écoulement provoquait un véritable déluge. Dans une version amplifiée de ce mythe, tous les éléments de l’Univers se mettaient en place (c’est le mythe du Purusha en Inde ou du géant hermaphrodite Ymir en Scandinavie). Par ailleurs, *Neptonos construisait pour le Dieu-Roi, en une seule nuit, un enclos situé au sommet de cette montagne. En récompense, il recevait une épouse qui n’était autre que la Grande Déesse incarnée dans une statuette d’argile. C’était le début de l’après-midi ou de l’été, la période de la vie conjugale.


Au crépuscule ou au début de l’hiver, la Grande Déesse était enlevée par *Neptonos, transformé en dieu aquatique des Enfers. Cet enlèvement était à la fois volontaire (la déesse devenait amante du dieu des Enfers) et forcé (elle était violée par lui). Fusionnés, ces deux divinités devenaient le Dragon. Assassiné par le dieu des Enfers et son amante, le Dieu-Roi descendait dans les Enfers le long de l'Arbre Cosmique. Devenu un petit garçon, il était élevé à l’écart du monde par les deux amants. L’enfance était associée aux Enfers. Les garçons, destinés à devenir des guerriers, apprenaient à chasser. Ils devenaient adultes grâce à une épreuve initiatique, qui consistait en un exploit cynégétique. L’hiver était donc une période de chasse.

 

Bibliographie

  • François Cornillot, « Le feu des Scythes et le prince des Slaves », Paris, Centre d'Études Russes, Eurasiennes et Sibériennes, Slovo n°15, 1994, pp. 43-95, n°18/19, 1997, pp. 41-218, n° 20/21, 1998, pp. 27-127.
  • Georges Dumézil, Le problème des Centaures, Étude de mythologie comparée indo-européenne, Paris, Geuthner, 1929.
  • Émilia Masson, « Le pays des Hittites », Dijon, Les Dossiers d'archéologie, n°193, 1994, pp. 40-61.
  • Serge Papillon, Mythologie sino-européenne, Philadelphia, Sino-Platonic Papers n°154, 2005.
  • Bernard Sergent, Celtes et Grecs II, Le livre des dieux, Paris, Payot, 2004. 

Source : Racines & Traditions