Le Sanglier

Publié le par Serviteur d'Odinn-Brahma

Le sanglier est pour les Celtes un animal sacré. Il est possible qu'il représente d'abord l'intelligence et la ruse, il est donc associé au savoir ; mais il est également lié à l'autre monde, le Sidh. Il est donc naturellement l'animal emblématique de la classe sacerdotale, les druides dont le mot signifie : « les très savants » et qui ont la charge de la relation avec l'autre monde, le sacré et les dieux. Il semble que certains se faisaient appeler "sanglier", en gaulois "torcos", où l'on reconnaît la racine du mot "torque" qui désigne le collier que portent les dieux ou les dignitaires divinisés. On peut y voir un rapport avec le culte de la tête des Celtes. D'ailleurs, la tête du sanglier, cas rare pour les animaux, porte un nom spécifique : la hure (qui pourrait avoir la même racine que aurochs). Elle est représentée sur les boucliers, sur les pommeaux d'épées et elle forme très fréquemment le pavillon des carnyx, ces trompes de guerre destinées peut-être à impressionner l'ennemi et à donner du courage aux combattants par leurs « cris » horribles mais qui ont très certainement une fonction symbolique, rituelle, voire magique, au moins à l'origine. Symbole sacerdotale représentant le pouvoir intemporel de Dieu, qui vient s'opposer au pouvoir temporel du Roi, représenté par la symbolique de l'ours.

On a retrouvé en 2004 cinq carnyx près de Tulle en Limousin. Quatre sont des hures de sanglier, la gueule grande ouverte. La cinquième est un serpent. Les sangliers sont représentés notamment sur le chaudron de Gundestrup, découvert au Danemark, et qui est l'un des plus précieux objets du monde celtique pour son langage symbolique. Les écossais possédaient des carnyx, et il n'est pas improbable que les cornemuses les aient remplacées. Elles accompagnent elles aussi les soldats au combat.

La force du sanglier

Le symbole du sanglier semble commun au monde indo-européen, avec des caractéristiques similaires qui désignent le monde sauvage, la force brute. Il est présent dans les mythes grecs. C'est un sanglier, une bête horrible, qu'envoie Aphrodite pour détruire le royaume de Calydon, tuant le bétail et terrifiant les habitants. De même, c'est un sanglier qu'Aries, jaloux, envoie pour tuer Adonis, l'amant d'Aphrodite. Mais il est également présent en Inde où il est l'un des avatâra de Vishnu aux côtés de Rama et de Krishna et a sauvé la Terre enfouie au fond de l'Océan par un démon ( le Déluge ?). Il est aussi, sous l'intitulé « Puissance du sanglier » l'une des sept-Mères, l'une des sept voyelles qui forment la base du langage et de la connaissance.


Pourquoi un tel « culte » ? Ne peut-on voir dans cet animal l'un des derniers « sauvages » à l'époque néolithique ?

Des trois principales espèces qui assurent à l'homme « nouveau » (néolithique) sa subsistance, le cochon est le dernier à avoir été domestiqué. Le cochon est issu du sanglier mais a subi des changements importants et perdu 2 chromosomes. Le caractère vindicatif du sanglier sauvage est connu et il reste encore aujourd’hui considéré comme dangereux. En outre, il fait mauvais ménage avec les cultures et devait déjà ennuyer les agriculteurs néolithiques. Pourtant, le sauvage ne pouvait être totalement éliminé. Peut-être pour des raisons religieuses qui nous relient aux temps anciens ? On sait que les hommes ont introduit des animaux sauvages dans certaines îles de Méditerranée, le cerf notamment, et qu’ils les ont chassés. Pourtant ils étaient venus avec les chèvres et les moutons, depuis longtemps domestiqués. Était-ce pour perpétuer un ancien rituel lié à la chasse ?


Certains préhistoriens, à la lumière du chamanisme, pensent aujourd’hui le rapport à l’animal autrement (Jean Clottes, Jean Guilaine). On pourrait considérer le sanglier des Celtes comme un animal totémique, un totem : il apparaît comme emblème et se voit investi d’un pouvoir magique. La chasse pouvait bien avoir un caractère rituel dans les sociétés paléolithiques de chasseurs-cueilleurs. En particulier la chasse aux grands animaux sans doute vénérés, peut-être totems, en tout cas certainement craints. On ne trouve pas de représentations paléolithiques de végétaux ou de petits animaux. Par contre, bisons, aurochs, mammouths, félins… se trouvent peints ou gravés sur les parois des grottes. Et si la chasse, comme le pense Catherine Claude, était un rituel de transgression de l’interdit de tuer ces grands animaux totémiques, interdit qui s’est transmis jusque dans le « tu ne tueras point » chrétien ? La chasse au sanglier, chez les Celtes, semble perpétuer ce rituel. Une forme de chasse au sanglier, pratiquée à cheval et avec des lances, s'est maintenue jusqu'à aujourd'hui en Inde. Peut-on se risquer à faire le parallèle ? Et alors la culture des peuples indo-européens aurait-elle gardé ce fond commun de croyances des chasseurs paléolithiques dans leur rapport avec le sauvage et l'animal dangereux ?


En Espagnol, sanglier se dit « jabali » et on y retrouve la même racine que le mot « javelot », l'arme de jet utilisée pour le chasser, peut-être depuis la préhistoire...

Le cochon magique

Déjà au Néolithique, ce qui est resté jusqu’à nous le « trophée » de cette chasse, la dent du sanglier, est investie d’un pouvoir magique, qui paraît en rapport avec la résurrection. On a trouvé des squelettes néolithiques des deux sexes inhumés avec comme seule parure un bracelet fait de deux défenses de sanglier à leur poignet (Lingolsheim, Alsace, France). On a aussi retrouvé des défenses de sangliers, associées à des restes humains, près du baptistère de Limoges, daté des environs du IIIe siècle après J.-C. Ce « culte » du sanglier perdurait donc dans les rites de la chrétienté naissante, de façon officielle ou officieuse… en tout cas on continuait sans doute à lui attribuer un pouvoir magique en rapport avec l’au-delà. On trouve encore aujourd’hui des pattes de sangliers clouées sur les portes des granges du Limousin ou de l’Auvergne. Sans doute possèdent-elles, comme la dent un pouvoir magique protecteur, pour le bétail ou pour la nourriture.

Dans la mythologie celte, le cochon magique est comme le chaudron un instrument de résurrection que possède le puissant Dagda (Teutates en Gaule),le dieu patron des druides qui règne sur la vie et la mort. On peut se nourrir au chaudron sans jamais qu’il ne tarisse et les morts, jetés dedans, retrouvent une nouvelle vie. De même le cochon peut être mangé un jour et redevenir intact le lendemain et mangeable à nouveau. Il est facile d'établir un parallèle avec le taureau dont le mythe est sans doute premier et qui a perduré dans les religions orientales (culte de Mithra...). Le taureau indo-européen est en effet à la fois la puissance destructrice et la source de la vie et de l’éternité. Le symbolisme de la corne d'abondance qui lui est lié se retrouve sans doute dans le croissant lunaire de l’Islam lui-même qui n’est autre qu’une corne ou plutôt une paire de cornes. Le croissant, alors qu’il peut se refermer, comme la mort sur l’homme, ouvre une porte sur l’éternité. Le bracelet des deux dents de sanglier, au poignet des défunts néolithiques, est leur passeport pour l’éternité, la forme de la dent est celle du croissant et les deux dents associées forment un cercle, comme le cycle de la vie.

Le sanglier est lui aussi associé autant à la force et à la guerre qu’à l’abondance, la nourriture et la santé. Le dieu Mars romain semble avoir repris cette même dualité. Il est en effet à la fois le dieu de la guerre et le dieu de l'abondance, des récoltes et des troupeaux. Est-ce la même dualité que celle de la foudre qui est capable de tuer mais qui a donné le feu aux hommes ? La mythologie attachée à la foudre semble bien le confirmer (chez les Germains avec Thor, mais aussi chez les Grecs avec Zeus qui punit Prométhée pour sa trahison). On pourrait voir dans le sanglier une conjonction des opposés renforçant la puissance du symbole fort de cette double valeur antagoniste. La question de la couleur joue peut-être un rôle. Le sanglier, naturellement noir, est blanc lorsqu'il est le sanglier mythique que poursuit le roi Arthur. Néanmoins, il est possible que cette vision soit faussée : on pense que la guerre possédait un caractère religieux profond chez les Celtes et leur rapport à la mort était certainement bien différent du nôtre aujourd'hui, du moins dans nos sociétés fortement désacralisées.

L'importance des symboles cycliques, le triskell représentant la course diurne du soleil, ou les cornes du Dieu Cerf Cernunnos pour la succession des saisons, laissent penser que la mort devait être entièrement acceptée comme faisant partie elle aussi du cycle de la vie. C'est peut-être pourquoi, sous l'emblème du sanglier, les guerriers celtes étaient décrits si impavides face à la mort.

Mythes premiers et questions d'aujourd'hui

Sommes-nous là aux racines du bien et du mal, étroitement liés, si proches… ? La laie, la femelle du sanglier, n’est jamais aussi offensive que lorsqu’elle est suitée, lorsqu’elle défend ses petits. Elle applique le précepte guerrier : la meilleure défense est l’attaque. Le sanglier est-il le symbole d’une sorte de morale « naturelle » qui se serait perpétuée en prenant des formes diverses pour nous parler de vie et de mort ? La « dent sanglante » du sanglier est malgré tout une « défense »… La guerre prend sans doute son origine dans la protection de la nourriture contre l’ennemi qui veut s’en emparer. Et la protection de la nourriture c’est la protection de la vie qui sans elle s’éteint et ne peut renaître. La force est au service de la protection de la vie. Alors à qui revient l’attaque ? Qui est l’agresseur ? Celui qui manque ? Quand devient-il plus facile ou plus tentant, ou même tout simplement possible, de prendre à l’autre plutôt que de produire soi-même sa propre nourriture ? Certains diront que la cause en est l’abondance, l’accumulation et l’inégalité. On pourrait faire le lien avec la propriété, celle de la nourriture, qui commence avec la domestication des animaux, la propriété du bétail. Puis celle de la terre qui peut être liée à la sédentarisation. Propriété collective sans doute, du groupe, du clan, du village, plus probablement que propriété individuelle d’abord. Mais de celle là il n’y a qu’un pas… Et puis elle suffit à déclencher l’envie, la guerre, entre les clans, les villages…

Donc l’abondance possède cette même dualité, d’être à la fois la vie et la mort… « Abondance de biens ne nuit pas »… fausse bonne morale… comme pour se rassurer… A moins que la véritable abondance ne soit la « pléthore »… auquel cas rien n’empêcherait le partage, si possible équitable… mais qu’est-ce que « équitable » ? Le gros a plus d’appétit que le petit… et alors ? S’il y a pour tous… Pénurie, rareté, abondance, pléthore… Peut-être est-ce ce qui a fait l’histoire de l’humanité et continue à la faire aujourd’hui… La corne d'abondance reste notre symbole de la vie. Elle a été le leit-motiv des sociétés rurales et agricoles. Elle reste le leit-motiv des sociétés post-industrielles. Lorsque nous avons réussi à assurer notre « sécurité alimentaire » par le biais de modernisations agricoles, à rassasier nos estomacs au point que, en la matière, plus serait l’ennemi du bien, et que nous nous interrogeons sur le « bien manger » bien plus que sur le « assez manger », nous avons inventé d’autres pénuries, d’autres envies à rassasier : celles des objets dernier cri, aussitôt désirés, aussitôt jetés… et nous approchons de la victoire, celle de savoir que nos désirs ne seront jamais satisfaits, que cette faim là est proprement insatiable. C'est le « Toujours plus » de François de Closets... et aucune philosophie ne semble pouvoir nous en garder.


Et si nous réalisions ainsi le mythe de Dagda-Teutates, le dieu celte à l’appétit surhumain ? Le mythe de la croissance indéfinie, c’est le mythe du sanglier, le cochon magique qui grossit éternellement, et celui qu’on mange et qui se recrée chaque nuit. Les croyances des sociétés occidentales modernes : croire que les ressources naturelles sont inépuisables, croire que la croissance est le remède à tous les maux... plongent peut-être aux sources des croyances indo-européennes. L’homme néolithique, agriculteur, découvre qu’il peut produire sa propre nourriture et n'a plus à craindre le manque. Mais il découvre en même temps son appétit insatiable. Cela l’effraie car cela signifie qu’il va être condamné à produire encore et toujours plus pour tenter de se rassasier et ce , il en a l'intuition, sans jamais y arriver. Et alors, comme dit Camus, « il faut imaginer Sisyphe heureux »…


Mais cet homme condamné ne peut s’empêcher de se retourner. Il regarde en arrière vers ce paradis perdu, celui ou il savait se satisfaire du peu, de l’essentiel peut-être, de ce qui rend, malgré tout, Sisyphe heureux.

Le Sanglier emblème de la caste sacerdotale

Tous les aspects de la symbolique traditionnelle du sanglier sont exposés dans un article de René Guénon, intitulé Le Sanglier et l'Ourse repris dans les Symboles fondamentaux de la Science Sacrée. Il symbolise la caste sacerdotale par opposition à l'Ours qui lui est l'emblème de la caste guerrière. L'Ours se trouve donc dans une relation de subordination (féminine) par rapport au Sanglier tandis que ce dernier est nécessairement masculin. Excepté lorsque par suite d'une inversion des rapports normaux des deux castes supérieures (révolte des Kshatriyas - guerriers en sanskrit) on assiste à un véritable renversement. C'est ainsi que l'on a pu voir apparaître l'institution d'une forme féminine de sacerdoce (druidesse) en liaison avec le culte d'une Grande Déesse.

Source : Wikipédia

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