Bhagavad-Gîtâ (suite)

Publié le par Serviteur d'Odinn-Brahma

IX. Yoga du Souverain Mystère de la Science.

Le Bienheureux. 1 « Je vais maintenant t’exposer, dans son ensemble et dans ses parties, cette science mystérieuse dont la possession te délivrera du mal. 2 C’est la Science souveraine, le souverain Mystère, la suprême purification, saisissable par l’intuition immédiate, conforme à la Loi agréable à accomplir, inépuisable. 3 Les hommes qui ne croient pas en sa conformité à la Loi, ne viennent pas à moi et retournent aux vicissitudes de la mort. 4 C’est moi qui, doué d’une forme invisible, ai développé cet Univers ; en moi sont contenus tous les êtres ; et moi je ne suis pas contenu en eux ; 5 D’une autre manière, les êtres ne sont pas en moi : tel est le mystère de l’Union souveraine Mon âme est le soutien des êtres, et sans être contenue en eux, c’est elle qui est leur être. 6 Comme dans l’air réside un grand vent soufflant sans cesse de tous côtés, ainsi résident en moi tous les êtres : conçois-le, fils de Kuntî. 7 A la fin du kalpa, les êtres rentrent dans ma puissance créatrice ; au commencement du kalpa, je les émets de nouveau. 8 Immuable dans ma puissance créatrice, je produis ainsi par intervalles tout cet ensemble d’êtres sans qu’ils le veuillent et par la seule vertu de mon émanation. 9 Et ces œuvres ne m’enchaînent pas : je suis placé comme en dehors d’elles, et je ne suis pas dans leur dépendance. 10 Sous ma surveillance, l’émanation enfante les choses mobiles et immobiles ; et sous cette condition, fils de Kuntî, le monde accomplit sa révolution. 11 Revêtu d’un corps humain, les insensés me dédaignent, ignorant mon essence suprême qui commande tous les êtres. 12 Mais leur espérance est vaine ; leurs œuvres sont vaines, leur science est vaine ; leur pensée s’est égarée ; ils sont sous la puissance turbulente des Râxasas et des Asuras. 13 Mais les sages magnanimes suivent ma puissance divine et m’adorent, ne pensant qu’à moi seul et sachant que je suis le principe immuable des êtres. 14 Sans cesse ils me célèbrent par des louanges, toujours luttant et fermes dans leurs vœux ; ils me rendent hommage, ils m’adorent, ils me servent dans une perpétuelle Union. 15 D’autres m’offrent un Sacrifice de Science me voyant dans mon Unité et simplicité, la face tournée de toutes parts. 16 Je suis le Sacrifice, je suis l’adoration, je suis l’offrande aux morts ; je suis l’herbe du salut ; je suis l’hymne sacré ; je suis l’onction ; je suis le feu ; je suis la victime. 17 Je suis le père de ce monde, sa mère, sen époux, son aïeul. Je suis la doctrine, la purification, le mot mystique ôm ; le Rig, le Sâma, et le Yajour. 18 Je suis la voie, le soutien, le seigneur, le témoin, la demeure, le refuge, l’ami. Je suis la naissance et la destruction ; la halte ; le trésor ; la semence immortelle. 19 C’est moi qui échauffe ; qui retiens et qui laisse tomber la pluie. Je suis l’immortalité et la mort, l’être et le non-être, Arjuna. 20 De moi réclament la voie du paradis les sages qui ont lu les trois Vêdas, qui ont bu le sôma, se sont purifiés de leurs fautes et ont accompli le Sacrifice. Parvenus à la sainte demeure du dieu Indra, ils se repaissent au paradis de l’aliment divin. 21 Et quand ils out goûté de ce vaste monde des cieux, leur mérite étant épuisé, ils retournent au séjour des mortels. Ainsi les hommes qui ont suivi les trois livres de la Loi, n’aspirant qu’au bonheur, restent sujets aux retours. 22 Les hommes qui me servent sans penser à nulle autre chose et me demeurant toujours Unis, reçoivent de moi la félicité de l’Union. 23 Ceux même qui, pleins de loi, adorent d’autres divinités, m’honorent aussi, bien qu’en dehors de la règle antique : 24 Car c’est moi qui recueille et qui préside tous les Sacrifices ; mais ils ne me connaissent pas dans mon essence, et ils font une chute nouvelle. 25 Ceux qui sont voués aux dieux vont aux dieux ; aux ancêtres, ceux qui sont voués aux ancêtres ; aux larves, ceux qui sacrifient aux larves ; et à moi, ceux qui me servent. 26 Quand on m’offre en adoration une feuille, une fleur, un fruit ou de l’eau, je les reçois pour aliments comme une offrande pieuse. 27 Ainsi donc, ce que tu fais, ce que tu manges, ce que tu sacrifies, ce que tu donnes, ce que tu t’infliges, ô fils de Kuntî, fais-m’en l’offrande. 28 Tu seras dégagé du lien des œuvres, que leurs fruits soient bons ou mauvais ; et avec une âme toute à la sainte Union, libre, tu viendras à moi. 29 Je suis égal pour tous les êtres ; je n’ai pour eux ni haine ni amour ; mais ceux qui m’adorent sont en moi, et je suis en eux. 30 L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être cru bon ; car il a pris le bon parti : 31 Bientôt il devient juste et marche vers l’éternel repos. Fils de Kuntî, confesse-le, celui qui m’adore ne périt pas. 32 Car ceux qui cherchent près de moi leur refuge, eussent-ils été conçus dans le péché, les femmes, les væçyas, les çûdras même, marchent dans la voie supérieure 33 A plus forte raison les saints brâhmanes et les pieux râjarshis. Placé en ce monde périssable et rempli de maux, adore-moi 34 Dirige vers moi ton esprit ; et, m’adorant, offre-moi ton sacrifice et ton hommage. Alors, en Union avec moi, ne voyant plus que moi seul, tu parviendras jusqu’à moi. »

 


X. Yoga de l’Excellence.

Le Bienheureux. 1 « Écoute encore, ô héros qui m’aimes, les graves paroles que je vais te dire pour procurer ton salut. 2 Les troupes des dieux et les grands Rishis ne connaissent pas ma nativité ; car je suis le principe absolu des dieux et des grands Rishis. 3 Quand on sait que je ne suis pas né, que je suis le premier et le Seigneur du monde, on échappe à l’erreur parmi les mortels et l’on est absous de tous les péchés. 4 La raison, la science, la certitude, la patience, la vérité, la continence, la paix, le plaisir et la douleur, la naissance et la destruction, la crainte et la sécurité, 5 La douceur, l’égalité d’âme, la joie et les austérités, la munificence, la gloire et l’opprobre, sont des manières d’être des choses, dont je suis le distributeur. 6 Les sept grands Rishis, les quatre Prajâpatis et les Manus, contenus dans ma substance, sont nés par un acte de mon esprit ; et d’eux est issu en ce monde le genre humain. 7 Quand on connaît dans leur essence cette puissance souveraine et cette Union qui résident en moi, alors sans nul doute on s’Unit à moi par une Union inébranlable. 8 Je suis l’origine de tout ; de moi procède l’Univers : ainsi pensent, ainsi m’adorent les sages, participants de l’essence suprême. 9 Pensant à moi, soupirant après moi, s’instruisant les uns les autres, me racontant toujours, ils se réjouissent, ils sont heureux. 10 Toujours en état d’Union, m’offrant un Sacrifice d’amour, ils reçoivent de moi cette Union mystique de l’intelligence par laquelle ils arrivent jusqu’à moi. 11 Dans ma miséricorde et sans sortir de mon Unité, je dissipe en eux les ténèbres de l’ignorance, avec le flambeau lumineux de la science. » Arjuna. 12 « Vous êtes le Dieu suprême, la demeure suprême, la purification suprême ; l’Esprit éternel et céleste, la Divinité Première, sans naissance ; le Seigneur. 13 C’est ce que confessent tous les Rishis, le Dêvarshi Nârada, Asita, Dêvala, Vyâsa. C’est aussi ce que tu m’annonces. 14 Je crois, ô guerrier chevelu, en la vérité de ta parole ; car ni les dieux, ni les Dânavas ne savent comment tu te rends visible ; 15 Toi seul, tu te connais toi-même, ô Esprit suprême, Être des êtres, Prince des vivants, Dieu des dieux, Seigneur des créatures. 16 Veuille me dire sans réticences les vertus célestes par lesquelles tu maintiens ces mondes en les pénétrant. 17 Dis moi, Yôgî, comment, Uni à toi par la pensée, je pourrai te connaître ; dans quelles parties de ton essence, ô Bienheureux, tu me seras intelligible. 18 Raconte moi longuement ton Union mystique et ta vertu suprême, ô vainqueur des hommes. Ta parole est pour mon oreille une ambroisie dont je ne puis me rassasier. » Le Bienheureux. 19 « Eh bien ! je vais te raconter mes vertus célestes : sommairement, fils de Kuru, car il n’y a pas de bornes à mon immensité. 20 Je suis l’Ame qui réside eu tous les êtres vivants ; je suis le commencement, le milieu et la fin des êtres vivants. 21 Parmi les Adityas, je suis Vishnu ; parmi les corps lumineux, le Soleil rayonnant ; je suis Maritchi parmi les Maruts, et la Lune parmi les constellations. 22 Entre les Vêdas, le Sâma ; entre les dieux, Vâsava. Entre les sens, je suis l’Esprit ; entre les vivants, l’Intelligence. 23 Entre les Rudras, je suis Çankara ; je suis le Seigneur des richesses entre les Yaxas et les Râxasas ; entre les Vasus, je suis Pâvaka ; entre les crêtes des monts, le Mêru. 24 Je suis le premier des pontifes, sache-le bien, fils de Prithâ ; je suis Vrihaspati. Entre les chefs d’armée, je suis Skanda ; entre les lacs, l’Océan. 25 Entre les Maharchis, je suis Bhrigu ; entre les mots prononcés, le mot indivisible « ôm » ; entre les Sacrifices, la prière à voix basse ; entre les chaînes de montagnes, l’Himâlaya. 26 Entre tous les arbres, l’açwattha ; entre les dêvarchis, Nârada ; entre les musiciens célestes, Tchitraratha ; entre les saints, le solitaire Kapila. 27 Entre les coursiers, je suis Uttchæçravas, né avec l’ambroisie ; entre les éléphants, Ærâvata ; entre les hommes, le chef du pouvoir. 28 Entre les armes de guerre, je suis la foudre ; entre les vaches, Kâmaduk. Je suis le générateur Kandarpa ; entre les serpents, je suis Vâsuki ; 29 Entre les nâgas, Ananta ; Varuna, entre les bêtes aquatiques. Entre les Ancêtres, je suis Aryaman ; Yama, entre les juges ; 30 Prahlâda entre les Dætyas ; entre les mesures, le temps ; entre les bêtes sauvages, le tigre ; entre les oiseaux, Garuda ; 31 Entre les objets purifiants, le vent. Je suis Râma entre les guerriers ; entre les poissons, le Makara ; entre les fleuves, le Gange. 32 Dans les choses créées, Ajurna, je suis le commencement, le milieu et la fin ; entre les sciences, celle de l’Ame suprême ; pour ceux qui parlent, je suis la parole ; 33 Entre les lettres, je suis l’A ; dans les mots composés, je suis la composition. Je suis le temps sans limites ; je suis le fondateur dont le regard se tourne de tous côtés ; 34 La mort qui ravit tout et la vie des choses à venir. Entre les mots féminins, je suis la gloire, la fortune, l’éloquence, la mémoire, la sagacité, la constance, la patience. 35 Je suis le grand hymne entre les chants du Sâma ; et entre les rythmes, la gâyatrî. Entre les mois, je suis le mârgaçîrsha ; entre les saisons, le printemps fleuri. 36 Je suis la chance des trompeurs ; l’éclat des illustres ; la victoire ; le conseil ; la véracité des véridiques. 37 Entre les fils de Vrishni, je suis Vâsudêva entre les Pândus, je suis toi-même, Arjuna. Entre les solitaires, je suis Vyâsa ; entre les poètes, Uçânas. 38 Je suis la pénitence des ascètes, la règle d’action de ceux qui désirent la victoire ; le silence des secrets ; la science des sages. 39 Ce qu’il y a de puissance reproductive dans les êtres vivants, cela même, c’est moi : car sans moi nulle chose mobile ou immobile ne peut être. 40 Mes vertus célestes n’ont pas de fin, ô Arjuna ; et je ne t’ai exposé qu’une faible partie de mes perfections. 41 Tout objet d’une nature excellente, heureuse ou forte, sache qu’il est issu d’une parcelle de ma puissance. 42 Mais pourquoi t’appesantir sur cette science infinie, Arjuna ? Quand j’eus fait reposer toutes choses sur une seule portion de moi-même, le monde fut constitué. »

 


XI. Vision de la Forme universelle.

Arjuna. 1 « Le mystère sublime de l’Ame suprême, que tu viens de m’exposer pour mon salut, a éloigné de moi l’erreur. 2 Car j’ai entendu longuement la naissance et la destruction des êtres, ô Dieu aux yeux de lotus, et ta magnanimité impérissable. 3 Cependant, Seigneur, je voudrais te voir dans ta forme souveraine, tel que tu t’es dépeint toi-même ; 4 Si tu penses que cette vision me soit possible, ô Seigneur de la sainte Union, alors montre-toi à ma vue dans ton éternité. » Le Bienheureux. 5 « Voici, fils de Prithâ, mes formes cent et mille fois variées, célestes, diverses de couleur et d’aspect. 6 Voici les Adityas, les Vasus, les Rudras, les deux Açwins et les Maruts ; voici, fils de Bhârata, de nombreuses merveilles que nul encore n’a contemplées. 7 Voici dans son Unité tout l’Univers avec les choses mobiles et immobiles : le voici, compris dans mon corps avec tout ce que tu désires apercevoir. 8 Mais, puisque tu ne peux me voir avec les yeux de ton corps, je te donne un œil céleste : contemple donc en moi l’Union souveraine. » Sanjaya. 9 « Lorsque Hari, Seigneur de la sainte Union, eut ainsi parlé, il fit voir au fils de Prithâ sa figure auguste et suprême, 10 Portant beaucoup d’yeux et de visages, beaucoup d’aspects admirables, beaucoup d’ornements divins, tenant levées beaucoup d’armes divines ; 11 Portant des guirlandes et des vêtements divins, parfumée de célestes essences, merveilleuse en toutes choses, resplendissante, infinie, la face tournée dans toutes les directions. 12 Si dans le ciel se levait tout à coup la Lumière de mille soleils, elle serait comparable à la splendeur de ce Dieu magnanime. 13 Là donc, dans le corps du Dieu des dieux, le fils de Pându vit l’Univers entier et Unique dans sa multiplicité. 14 Alors, plein de stupeur, les cheveux hérissés, le héros baissa la tête et, joignant les mains en haut, parla ainsi à la Divinité : Arjuna. 15 « O Dieu, je vois en ton corps tous les dieux et les troupes des êtres vivants ; et le Seigneur Brahmâ assis sur le lotus ; et tous les Rishis et les célestes serpents. 16 Je te vois avec des bras, des poitrines, des visages et des yeux sans nombre, avec une forme absolument infinie. Sans fin, sans milieu, sans commencement, ainsi je te vois, Seigneur universel, forme universelle. 17 Tu portes la tiare, la massue et le disque, montagne de lumière de tous côtés resplendissante ; je puis à peine te regarder tout entier : car tu brilles comme le feu et comme le soleil dans ton immensité. 18 Tu es l’Indivisible, le suprême Intelligible. Tu es le trésor souverain de cet Univers ; tu es impérissable ; c’est toi qui maintiens la Loi immuable ; je vois que tu es le principe masculin éternel. 19 Sans commencement, sans milieu, sans fin ; doué d’une puissance infinie ; tes bras n’ont pas de limite, tes regards sont comme la Lune et le Soleil ; ta bouche a la splendeur du feu sacré. 20 Par ta chaleur tu échauffes cet Univers. Car tu remplis à toi seul tout l’espace entre le ciel et la terre et tu touches à toutes les régions ; à la vue de ta forme surnaturelle et terrible, les trois mondes, ô Dieu magnanime, sont ébranlés. 21 Voici les troupes des êtres divins qui vont vers toi ; quelques-uns joignent de crainte leurs mains en haut et prient à voix basse. « Swasti ! » répètent les assemblées des Maharshis et des Saints, et ils te célèbrent dans de sublimes cantiques. 22 Les Rudras, les Adityas, les Vasus et les Sâdyas, les Viçwas, les deux Açwins, les Maruts et les Ushmapas, les troupes des Gandharvas, des Yaxas, des Asuras et des Siddhas te contemplent et demeurent tout confondus. 23 Ta grande forme, où sont tant de bouches et d’yeux, de bras, de jambes et de pieds, tant de poitrines et de dents redoutables : les mondes en la voyant sont épouvantés ; moi aussi. 24 Car en te voyant toucher la nue, et resplendir de mille couleurs ; en voyant ta bouche ouverte et tes grands yeux étincelants, mon âme est ébranlée, je ne puis retrouver mon assiette ni mon calme, ô Vishnu. 25 Quand j’aperçois ta face armée de dents menaçantes et pareille au feu qui doit embraser le monde, je ne vois plus rien autour de moi et ma joie est partie. Sois-moi propice, Maître des dieux, demeure du monde. 26 Tous ces fils de Dhritarâshtra avec les troupes des maîtres de la terre, Bhîshma, Drôna, et ce fils du Cocher avec les chefs de nos soldats, 27 Courent se précipiter dans ta bouche formidable. Quelques-uns, la tête brisée, demeurent suspendus entre tes dents. 28 Comme des torrents sans nombre qui courent droit à l’Océan, ces héros sont emportés vers ton visage flamboyant. 29 Comme vers une flamme allumée l’insecte vole à la mort avec une vitesse croissante : ainsi les vivants courent vite se perdre dans ta bouche. 30 De toutes parts ta langue se repaît de générations entières, et ton gosier embrasé les engloutit. Tu remplis tout le monde de ta lumière, ô Vishnu, et tu l’échauffes de tes rayons. 31 Raconte-moi qui tu es, Dieu redoutable. Louange à toi, Dieu suprême. Sois propice. Je désire te connaître, essence primitive ; car je ne prévois pas la marche de ton action. » Le Bienheureux. 32 « Je suis Hâla, le Temps destructeur du monde ; vieux, je suis venu ici pour détruire les générations. Excepté toi, il ne restera pas un seul des soldats que renferment ces deux armées. 33 Ainsi donc, lève-toi, cherche la gloire ; triomphe des ennemis et acquiers un vaste empire. J’ai déjà assuré leur perte : sois-en seulement l’instrument ; 34 J’ai ôté la vie à Drôna, Bhîshma, Jayadratha, Karna, et à d’autres guerriers : tue-les donc ; ne te trouble pas ; combats et tu vaincras tes rivaux. » Sanjaya. 35 « Quand il eut entendu ces paroles du Dieu chevelu, le guerrier qui porte la tiare joignit les mains et, en tremblant, adora ; puis, rempli de terreur, il s’incline et dit, en balbutiant, à Krishna : Arjuna. 36 « Oui ! à ton nom, ô Dieu chevelu, le monde se réjouit et suit ta Loi, les Raxas effrayés fuient de toute part, les troupes des Siddhas sont en adoration. 37 Et pourquoi donc, ô magnanime, ne t’adorerait-on pas, toi plus vénérable que Brahmâ, toi le Premier Créateur, l’Infini, le Seigneur des dieux, la Demeure du monde, la Source indivisible de l’être et du non-être ? 38 Tu es la Divinité première, l’antique Principe masculin, le Trésor souverain de cet Univers. Tu es le Savant et l’Objet de la Science, et la Demeure Suprême. Par toi s’est déployé cet Univers, ô toi dont la forme est infinie ! 39 Tu es Vâyu, Yama, Agni, Varuna, et la Lune, et le Prajâpati et le grand Aïeul. Gloire, gloire à toi mille fois ! et derechef encore gloire, gloire à toi ! 40 Gloire en ta présence et derrière toi, en tous lieux, ô Universel ! Doué d’une force infinie, d’une puissance infinie, tu embrasses l’Univers, et ainsi tu es Universel. 41 Si, te croyant mon ami, je t’ai appelé vivement en ces termes : « Viens, Krishna ; ici, fils de Yadu ; allons, mon ami ; » si j’ai méconnu ta Majesté, soit par ma témérité, soit par mon zèle ; 42 Si je t’ai offensé au jeu, ou à la promenade, ou couché, ou assis, ou à la table, soit seul, soit devant ces guerriers : Dieu auguste et infini pardonne-le-moi. 43 Tu es le Père des choses mobiles et immobiles ; tu es plus vénérable qu’un maître spirituel. Nul n’est égal à toi ; qui donc, dans les trois mondes, pourrait te surpasser, ô toi dont la Majesté n’a point de bornes ? 44 C’est pourquoi, m’inclinant et me prosternant, j’implore ta grâce, Seigneur digne de louanges : sois-moi propice, comme un père l’est à son fils, un ami à son ami, un bien-aimé à sa bien-aimée. 45 Depuis que j’ai vu la merveille que nul n’avait pu voir, la joie remplit mon cœur, mais la crainte l’agite. Montre-moi ta première forme, ô Dieu ! Sois-moi propice, Seigneur des dieux, Demeure du monde ! 46 Je voudrais te revoir avec la tiare, la massue et le disque ; reprends ta figure à quatre bras, ô toi qui as des bras et des formes sans nombre. » Le Bienheureux. 47 « C’est par ma grâce, Arjuna, et par la force de mon Union mystique que tu as vu ma forme suprême, resplendissante, universelle, infinie, primordiale, que nul autre avant toi n’avait vue. 48 Ni le Vêda, ni le Sacrifice, ni la Lecture, ni les Libéralités, ni les Cérémonies, ni les rudes Pénitences ne sauraient me rendre visible à quelque autre sur terre qu’à toi seul, fils de Kuru. 49 N’aie ni peur, ni trouble, pour avoir vu ma forme épouvantable : libre de crainte, la joie dans le cœur, tu vas revoir ma première figure. » Sanjaya. 50 « A ces mots, le magnanime Vâsudêva fit voir à Arjuna son autre forme, et calma sa terreur en se montrant de nouveau avec un visage serein. » Arjuna. 51 « Maintenant que je vois ta forme humaine et placide, ô guerrier, je redeviens maître de ma pensée et je rentre dans l’ordre naturel. » Le Bienheureux. 52 « Cette forme si difficile à apercevoir et que tu viens de contempler, les dieux mêmes désirent sans cesse la voir. 53 Mais ni les Vêdas, ni les Austérités, ni les Largesses, ni le Sacrifice ne peuvent me faire apparaître tel que tu m’as vu. 54 C’est par une Adoration exclusive, Arjuna, que l’on peut me connaître sous cette forme, et me voir dans ma réalité, et pénétrer en moi. 55 Celui qui fait tout en vue de moi, qui m’adore par-dessus toutes choses, et qui n’a de concupiscence ni de haine pour aucun être vivant, celui-là vient à moi, fils de Pându. »

 


XII. Yoga de l’Adoration.

Arjuna. 1 « Des fidèles qui toujours en état d’union te servent sans cesse, et de ceux qui s’attachent à l’Indivisible qui ne se peut voir, lesquels connaissent le mieux l’Union mystique ? » Le Bienheureux. 2 « Ceux qui, reposant en moi leur esprit, me servent sans cesse pleins d’une foi excellente, sont ceux qui, à mes yeux, pratiquent le mieux la sainte Union. 3 Mais ceux qui cherchent l’Indivisible que l’on ne peut voir ni sentir, présent partout, incompréhensible, sublime, immuable, invariable, 4 Et qui, soumettant tous leurs sens, tiennent leur pensée en équilibre et se réjouissent du bien de tous les vivants : ceux-là aussi m’atteignent. 5 Mais quand leur esprit poursuit l’Invisible, leur peine est plus grande ; car difficilement les choses corporelles permettent de saisir la marche de l’Invisible. 6 Ceux, au contraire, qui ont accompli en moi le renoncement des œuvres, ceux dont je suis l’unique objet et qui, par une Union exclusive, me contemplent et me servent : 7 Je les soustrais bientôt à cette mer des alternatives de la mort, parce que leur pensée est avec moi. 8 Livre-moi donc ton esprit, repose en moi ta raison, et bientôt après, sans aucun doute, tu habiteras en moi. 9 Si tu n’es point en état de reposer fermement en moi ta pensée, efforce-toi, homme généreux, de m’atteindre par une Union de persévérance. 10 Que si tu n’es pas capable de persévérance, agis toujours à mon intention en ne faisant rien qui ne me soit agréable, tu arriveras à la perfection. 11 Mais cela même est-il au-dessus de tes forces ? Tourne-toi vers la sainte Union ; fais un acte de renoncement au fruit des œuvres, et soumets-toi toi-même. 12 Car la science vaut mieux que la persévérance ; la contemplation vaut mieux que la science ; le renoncement vaut mieux que la contemplation ; et tout près du renoncement est la béatitude. 13 L’homme sans haine pour aucun des vivants, bon et miséricordieux, sans égoïsme, sans amour-propre, égal au plaisir et à la peine, patient ; 14 Joyeux, toujours en état d’Union, maître de soi-même, ferme dans le bon propos, l’esprit et la raison attachés sur moi, mon serviteur : cet homme m’est cher. 15 Celui qui ne trouble pas le monde et que le monde ne trouble pas ; qui est exempt des transports de la joie et de la colère, de la crainte et des terreurs : celui-là aussi m’est cher. 18 L’homme sans arrière-pensée, pur, adroit, indifférent, exempt de trouble, détaché de tout ce qu’il entreprend, mon serviteur : est un homme qui m’est cher. 17 Celui qui ne s’abandonne ni à la joie, ni à la haine, ni à la tristesse, ni aux regrets, et qui, pour me servir, n’a plus souci du bon ou du mauvais succès : celui-là m’est cher. 18 L’homme égal envers ses ennemis et ses amis, égal aux honneurs et à l’opprobre, égal au froid, au chaud, au plaisir, à la douleur, exempt de désir ; 19 Égal au blâme et à la louange, silencieux, toujours satisfait, sans domicile, ferme en sa pensée, mon serviteur : est un homme qui m’est cher. 20 Mais ceux qui s’assoient, comme je l’ai dit, au saint banquet d’immortalité, pleins de foi et m’ayant pour unique objet : voilà mes plus chers serviteurs. »

 


XIII. Yoga de la Distinction de la Matière et de l’Idée.

Le Bienheureux. 1 « Fils de Kuntî, ce corps est appelé Matière, et le sujet qui connaît est appelé par les savants Idée de la Matière. 2 Sache donc, fils de Bhârata, que, dans tous les êtres matériels, je suis l’Idée de la Matière. La science qui embrasse la Matière et son Idée est à mes yeux la vraie science. 3 Apprends donc en résumé la nature de la Matière, ses qualités, ses modifications, son origine, ainsi que la nature de l’Esprit et ses facultés. 4 Ces sujets ont été bien des fois et séparément chantés par les Sages dans des rythmes variés, et dans les vers des Sûtras brâhmaniques qui traitent et raisonnent des causes. 5 Les grands principes des êtres, le moi, la raison, l’abstrait, les onze organes des sens et les cinq ordres de perceptions ; 6 Puis le désir, la haine, le plaisir, la douleur, l’imagination, l’entendement, la suite des idées : voilà en résumé ce que l’on nomme la Matière, avec ses modifications. 7 La modestie, la sincérité, la mansuétude, la patience, la droiture, le respect du précepteur, la pureté, la constance, l’empire sur soi-même ; 8 L’indifférence pour les choses sensibles, l’absence d’égoïsme, le compte fait de la naissance, de la mort, de la vieillesse, de la maladie, de la douleur, du péché ; 9 Le désintéressement, le détachement à l’égard des enfants, de la femme, de la maison et des autres objets ; la perpétuelle égalité de l’âme dans les événements désirés ou redoutés ; 10 Un culte constant et fidèle dans une union exclusive avec moi ; la retraite en un lieu écarté, l’éloignement des joies du monde ; 11 La perpétuelle contemplation de l’Ame suprême ; la vue de ce que produit la connaissance de la vérité : voilà ce qu’on nomme la Science ; le contraire est l’Ignorance. 12 Je vais donc te dire ce qu’il faut savoir, ce qui est pour l’homme l’aliment d’immortalité : Dieu, sans commencement et suprême, ne peut être appelé un être ni un non-être ; 13 Doué en tous lieux de mains et de pieds, d’yeux et d’oreilles, de têtes et de visages, il réside dans le monde, qu’il embrasse tout entier. 14 Il illumine toutes les facultés sensitives, sans avoir lui-même aucun sens ; détaché de tout, il est le soutien de tout ; sans modes, il perçoit tous les modes ; 15 Intérieur et extérieur aux êtres vivants également immobile et en mouvement, indiscernable par sa subtilité et de loin et de près ; 16 Sans être partagé entre les êtres, il est répandu en eux tous ; soutien des êtres, il les absorbe et les émet tour à tour. 17 Lumière des corps lumineux, il est par-delà les ténèbres. Science, objet de la science, but de la science, il est au fond de tous les cœurs. 18 Tels sont, en abrégé, la Matière, la Science, et l’objet de la Science. Mon serviteur, qui sait discerner ces choses, parvient jusqu’à mon essence. 19 Sache que la Nature et le Principe Masculin sont exempts tous deux de commencement, et que les changements et les modes tirent leur origine de la nature. 20 La cause active contenue dans l’acte corporel, c’est la nature ; le Principe Masculin est la cause qui perçoit le plaisir et la douleur. 21 En effet, en résidant dans la nature, ce Principe perçoit les modes naturels ; et c’est par sa tendance vers ces modes qu’il s’engendre dans une matrice bonne on mauvaise. 22 Spectateur et moniteur, soutenant et percevant toutes choses, souverain maître, Ame universelle qui réside en ce corps, tel est le principe Masculin suprême. 23 Celui qui connaît ce Principe et la Nature avec ses modes, en quelque condition qu’il se trouve, ne doit plus renaître. 24 Plusieurs contemplent l’Ame par eux-mêmes en eux mêmes ; d’autres, par une union rationnelle ; d’autres par l’Union mystique des œuvres 25 D’autres enfin, qui l’ignoraient, apprennent d’autrui à la connaître et s’y appliquent : tous ces hommes, adonnés à la Science divine, échappent également à la mortalité. 26 Quand s’engendre un être quelconque, mobile ou immobile, sache, fils de Bhârata, que cela se fait par l’union de la Matière et de l’idée. 27 Celui-là voit juste qui voit ce principe souverain uniformément répandu dans tous les vivants et ne périssant pas quand ils périssent ; 28 En le voyant égal et également présent en tous lieux, il ne se fait aucun tort à lui-même et il entre, par après, dans la voie supérieure. 29 S’il voit que l’accomplissement des actes est entièrement l’œuvre de la Nature et que lui-même n’en est pas l’agent, il voit juste. 30 Quand il voit l’essence individuelle des êtres résidant dans l’unité et tirant de là son développement, il marche vers Dieu. 31 Comme elle est exempte de commencement et de modes, cette Ame suprême inaltérable, fils de Kuntî, tout en résidant dans un corps, n’y agit pas, n’y est pas souillée. 32 Comme l’air répandu en tous lieux, qui, par sa subtilité, ne reçoit aucune souillure : ainsi l’Ame demeure partout sans tache dans son union avec le corps. 33 Comme le Soleil éclaire à lui seul tout ce monde : ainsi l’Idée illumine toute la Matière. 34 Ceux qui par l’œil de la science voient la différence de la Matière et de son Idée, et la délivrance des liens de la nature, ceux-là vont en haut. »

 


XIV. Yoga de la Distinction des trois Qualités.

Le Bienheureux. 1 « Je vais dire la Science sublime, la première des sciences, dont la possession a fait passer tous les Solitaires d’ici-bas à la béatitude ; 2 Pénétrés de cette Science, et parvenus à ma condition, ils ne renaissent plus au jour de l’émission, et la dissolution des choses ne les atteint pas. 3 J’ai pour matrice la Divinité suprême ; c’est là que je dépose un germe qui est, ô Bhârata, l’origine de tous les vivants. 4 Des corps qui prennent naissance dans toutes les matrices, Brahmâ est la matrice immense ; et je suis le père qui fournit la semence. 5 Vérité, instinct, obscurité, tels sont les modes qui naissent de la nature et qui lient au corps l’âme inaltérable. 6 La vérité, brillante et saine par son incorruptibilité, l’attache par la tendance au bonheur et la science ; 7 L’instinct, parent de la passion et procédant de l’appétit, l’attache par la tendance à l’action ; 8 Quant à l’obscurité, sache, fils de Kuntî, qu’elle procède de l’ignorance et qu’elle porte le trouble dans toutes les âmes ; elle les enchaîne par la stupidité, la paresse et l’engourdissement. 9 La vérité ravit les âmes dans la douceur ; la passion les ravit dans l’œuvre ; l’obscurité, voilant la vérité, les ravit dans la stupeur. 10 La vérité naît de la défaite des instincts et de l’ignorance, ô Bhârata ; l’instinct, de la défaite de l’ignorance et de la vérité ; l’ignorance, de la défaite de la vérité et de l’instinct. 11 Lorsque dans ce corps la lumière de la science pénètre par toutes les portes, la vérité alors est dans sa maturité. 12 L’ardeur à entreprendre les œuvres et à y procéder, l’inquiétude, le vif désir naissent de l’instinct parvenu à sa maturité. 13 L’aveuglement, la lenteur, la stupidité, l’erreur naissent, fils de Kuru, de l’obscurité parvenue à sa maturité. 14 Lorsque, dans l’âge mûr de la vérité, un mortel arrive à la dissolution de son corps, il se rend à la demeure sans tache des clairvoyants. 15 Celui qui meurt dans la passion renaît parmi des êtres poussés par la passion d’agir. Si l’on meurt dans l’obscurité de l’âme, on renaît dans la matrice d’une race stupide. 16 Le fruit d’une bonne action est appelé pur et vrai ; le fruit de la passion est le malheur ; celui de l’obscurité est l’ignorance. 17 De la vérité naît la science ; de l’instinct, l’ardeur avide ; de l’obscurité naissent la stupidité, l’erreur et l’ignorance aussi. 18 Les hommes de vérité vont en haut ; les passionnés, dans une région moyenne ; les hommes de ténèbres, qui demeurent dans la condition infime, vont en bas. 19 Quand un homme considère et reconnaît qu’il n’y a pas d’autre agent que ces trois qualités, et sait ce qui leur est supérieur, alors il marche vers ma condition. 20 Le mortel qui a franchi ces trois qualités, issues du corps, échappe à la naissance, à la mort, à la vieillesse, à la douleur, et se repaît d’ambroisie. » Arjuna. 21 « Quel signe, Seigneur, porte celui qui a franchi les trois qualités? Quelle est sa conduite ? Et comment s’affranchit-il de ces qualités ? » Le Bienheureux. 22 « Fils de Pându, celui qui, en présence de l’évidence, de l’activité, ou de l’erreur, ne les hait pas, et qui, en leur absence, ne les désire pas ; 23 Qui assiste à leur développement en spectateur et sans s’émouvoir, et s’éloigne avec calme en disant : « C’est la marche des qualités ; » 24 Celui qui, égal au plaisir et à la douleur, maître de lui-même, voit du même œil la motte de terre, la pierre et l’or ; tient avec fermeté la balance égale entre les joies et les peines, entre le blâme et l’éloge qu’on fait de lui ; 25 Entre les honneurs et l’opprobre, entre l’ami et l’ennemi ; qui pratique le renoncement dans tous ses actes ; celui-là s’est affranchi des qualités. 26 Quand on me sert dans l’union d’un culte qui ne varie pas, on a franchi les qualités, et l’on devient participant de l’essence de Dieu. 27 Car je suis la demeure de Dieu, de l’inaltérable ambroisie, de la justice éternelle et du bonheur infini. »

 


XV. Yoga de la Marche vers le Principe Masculin suprême.

Le Bienheureux. 1 « Il est un figuier perpétuel, un açwattha qui pousse en haut ses racines, en bas ses rameaux, et dont les feuilles sont des poèmes : celui qui le connaît, connaît le Veda. 2 Il a des branches qui s’étendent en haut et en bas, ayant pour rameaux les qualités, pour bourgeons les objets sensibles ; il a aussi des racines qui s’allongent vers le bas et qui, dans ce monde, enchaînent les humains par le lien des œuvres. 3 Ici-bas on ne saisit bien ni sa forme, ni sa fin, ni son commencement, ni sa place. Quand, avec le glaive solide de l’indifférence, l’homme a coupé ce figuier aux fortes racines, 4 Il faut, dès lors, qu’il cherche le lieu où l’on va pour ne plus revenir. Or, c’est moi qui le conduis à ce Principe Masculin primordial d’où est issue l’antique émanation du monde. 5 Quand il a vaincu l’orgueil, l’erreur et le vice de la concupiscence, fixé sa pensée sur l’Ame suprême, éloigné les désirs, mis fin au combat spirituel du plaisir et de la douleur il marche sans s’égarer vers la demeure éternelle. 6 Ce lieu d’où l’on ne revient pas ne reçoit sa lumière ni du Soleil, ni de la Lune, ni du Feu : c’est là mon séjour suprême. 7 Dans ce monde de la vie, une portion de moi-même, qui anime les vivants et qui est immortelle, attire à soi l’esprit et les six sens qui résident dans la nature. 8 Quand ce maître souverain prend un corps ou l’abandonne, il les a toujours avec lui dans sa marche, pareil au vent qui se charge des odeurs. 9 S’emparant de l’ouïe, de la vue, du toucher, du goût, de l’odorat et du sens intérieur, il entre en commerce avec les choses sensibles. 10 A son départ, pendant son séjour et dans son exercice même, les esprits troublés ne l’aperçoivent pas sous les qualités ; mais les hommes instruits le voient 11 Ceux qui s’exercent dans l’Union mystique le voient aussi on eux-mêmes ; mais ceux qui, même en s’exerçant, ne se sont pas encore amendés, n’ont pas l’intelligence en état de le voir. 12 La splendeur qui du Soleil reluit sur tout le monde, celle qui reluit dans la Lune et dans le Feu, sache que c’est ma splendeur. 13 Pénétrant la terre, je soutiens les vivants par ma puissance ; je nourris toutes les herbes des champs et je deviens le « sôma » savoureux. 14 Sous la forme de la chaleur, je pénètre le corps des êtres qui respirent et, m’unissant au double mouvement de la respiration, j’assimile en eux les quatre sortes d’aliments. 15 Je réside en tous les cœurs : de moi procèdent la mémoire, la science et le raisonnement. Dans tous les Vêdas, c’est moi qu’il faut chercher à reconnaître car je suis l’auteur de la théologie et je suis le théologien. 16 Voici les deux Principes Masculins qui sont dans le monde : l’un est divisible, l’autre est indivisible ; le divisible est réparti entre tous les vivants ; l’indivisible est appelé supérieur. 17 Mais il est un autre Principe Masculin primordial, souverain, indestructible, qui porte le nom d’Ame suprême, et qui pénètre dans les trois mondes et les soutient. 18 Et comme je surpasse le divisible et même l’indivisible, c’est pour cela que, dans le monde et dans le Vêda, l’on m’appelle Principe Masculin suprême. 19 Celui qui, sans se troubler, me reconnaît à ce nom, connaît l’ensemble des choses et m’honore par toute sa conduite. 20 O guerrier sans péché, je t’ai exposé la plus mystérieuse des doctrines. Celui qui la connaît doit être un sage et son œuvre doit être accomplie. »

 


XVI. Yoga de la Distinction de la Condition divine et de la Condition démoniaque.

Le Bienheureux. 1 « Le courage, la purification de l’âme, la persévérance dans l’Union mystique de la science, la libéralité, la tempérance, la piété, la méditation, l’austérité, la droiture ; 2 L’humeur pacifique, la véracité, la douceur, le renoncement, le calme intérieur, la bienveillance, la pitié pour les êtres vivants, la paix du cœur, la mansuétude, la pudeur, la gravité ; 3 La force, la patience, la fermeté, la pureté, l’éloignement des offenses, la modestie : telles sont, ô Bhârata, les vertus de celui qui est né dans une condition divine. 4 L’hypocrisie, l’orgueil, la vanité, la colère, la dureté de langage, l’ignorance, tels sont, fils de Prithâ, les signes de celui qui est né dans la condition des Asuras. 5 Un sort divin mène à la délivrance ; un sort d’Asura mène à la servitude. Ne pleure pas, fils de Pându, tu es d’une condition divine. 6 Il y a deux natures parmi les vivants, celle qui est divine, et celle des Asuras. Je t’ai expliqué longuement la première ; écoute aussi ce qu’est l’autre : 7 Les hommes d’une nature infernale ne connaissent pas l’émanation et le retour ; on ne trouve en eux ni pureté, ni règle, ni vérité. 8 Ils disent qu’il n’existe dans le monde ni vérité, ni ordre, ni providence ; que le monde est composé de phénomènes se poussant l’un l’autre, et n’est rien qu’un jeu du hasard. 9 Ils s’arrêtent dans cette manière de voir ; et se perdant eux-mêmes, rapetissant leur intelligence, ils se livrent à des actions violentes et sont les ennemis du genre humain. 10 Livrés à des désirs insatiables, enclins à la fraude, à la vanité, à la folie, l’erreur les entraîne à d’injustes prises et leur inspire des vœux impurs. 11 Leurs pensées sont errantes : ils croient que tout finit avec la mort ; attentifs à satisfaire leurs désirs, persuadés que tout est là. 12 Enchaînés par les nœuds de mille espérances, tout entiers à leurs souhaits et à leurs colères pour jouir de leurs vœux, ils s’efforcent, par des voies injustes, d’amasser toujours. 13 « Voilà, disent-ils, ce que j’ai gagné aujourd’hui : je me procurerai cet agrément ; j’ai ceci, j’aurai ensuite cet autre bénéfice. 14 J’ai tué cet ennemi, je tuerai aussi les autres. Je suis un prince, je suis riche, je suis heureux, je suis fort, je suis joyeux ; 15 Je suis opulent ; je suis un grand seigneur. Qui donc est semblable à moi ? Je ferai des Sacrifices, des largesses ; je me donnerai du plaisir. » — Voilà comme ils parlent, égarés par l’ignorance. 16 Agités de nombreuses pensées, enveloppés dans les filets de l’erreur, occupés à satisfaire leurs désirs, ils tombent dans un enfer impur. 17 Pleins d’eux-mêmes, obstinés, remplis de l’orgueil et de la folie des richesses, ils offrent des Sacrifices hypocrites, où la règle n’est pas suivie et qui n’ont du Sacrifice que le nom. 18 Égoïstes, violents, vaniteux, licencieux, colères, détracteurs d’autrui, ils me détestent dans les autres et en eux-mêmes. 19 Mais moi, je prends ces hommes haineux et cruels, ces hommes du dernier degré, et à jamais je les jette aux vicissitudes de la mort, pour renaître misérables dans des matrices de démons. 20 Tombés dans une telle matrice, s’égarant de générations en générations, sans jamais m’atteindre, ils entrent enfin, fils de Kuntî, dans la voie infernale. 21 L’enfer a trois portes par où ils se perdent la volupté, la colère et l’avarice. Il faut donc les éviter. 22 L’homme qui a su échapper à ces trois portes de ténèbres est sur le chemin du salut et marche dans la voie supérieure. 23 Mais l’homme qui s’est soustrait aux commandements de la Loi, pour ne suivre que ses désirs, n’atteint pas la perfection, ni le bonheur, ni la voie d’en haut. 24 Que la Loi soit ton autorité et t’apprenne ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Connaissant donc ce qu’ordonnent les préceptes de la Loi, veuille ici les suivre. » XVII. Yoga des trois espèces de Foi. Arjuna. 1 « Ceux qui, négligeant les règles de la Loi, offrent avec foi le Sacrifice, quelle est leur place, ô Krishna ? Est-ce celle de la vérité, de la passion, ou de l’obscurité ? » Le Bienheureux. 2 « Il y a trois sortes de Foi parmi les hommes : chaque espèce dépend de la nature de chacun. Conçois en effet qu’elle tient ou de la vérité, ou de la passion, ou des ténèbres, 3 Et qu’elle suit le caractère de la personne ; le croyant se modèle sur l’objet auquel il a foi ; 4 Les hommes de vérité sacrifient aux dieux ; les hommes de passion, aux Yaxas et aux Râxasas ; les hommes de ténèbres, aux Revenants et aux Spectres. 5 Les hommes qui se livrent à de rudes pénitences et qui n’en sont pas moins hautains, égoïstes, pleins de désir, de passion, de violence, 6 Torturant dans leur folie les principes de vie qui composent leur corps, et moi-même aussi qui réside dans son intimité : sache qu’ils raisonnent comme des Asuras. 7 Il y a aussi, selon les personnes, trois sortes d’aliments agréables, trois sortes de Sacrifices, d’austérités, de libéralités : écoutes-en les différences : 8 Les aliments substantiels, qui augmentent la vie, la force, la santé, le bien-être, la joie, aliments savoureux, doux, fermes, suaves, plaisent aux hommes de vérité. 9 Les hommes de désir aiment les aliments âcres, acides, salés, très chauds, amers, acerbes, échauffants, aliments féconds en douleurs et en maladies. 10 Un aliment vieux, affadi, de mauvaise odeur, corrompu, rejeté même et souillé, est la nourriture qui plaît aux hommes de ténèbres. 11 Le Sacrifice offert selon la règle, sans égard pour la récompense, avec la seule pensée d’accomplir l’œuvre sainte, est un Sacrifice de vérité. 12 Mais celui que l’on offre en vue d’une récompense et avec hypocrisie, ô le meilleur des Bhâratas, est un Sacrifice de désir. 13 Celui que l’on offre hors de la règle, sans distribution d’aliments, sans hymnes, sans honoraires, pour le prêtre, sans foi, est nommé Sacrifice de ténèbres. 14 Le respect aux dieux, aux brâhmanes, au précepteur, aux hommes instruits, la pureté, la droiture, la chasteté, la mansuétude sont appelés austérités du corps. 15 Un langage modéré, véridique, plein de douceur, l’usage des lectures pieuses sont l’austérité de la parole. 16 La paix du cœur, le calme, le silence, l’empire de soi-même, la purification de son être, telle est l’austérité du cœur. 17 Cette triple austérité, pratiquée par les hommes pieux, avec une foi profonde et sans souci de la récompense, est appelée conforme à la vérité. 18 Une austérité hypocrite, pratiquée pour l’honneur, le respect et les hommages qu’elle procure, est une austérité de passion ; elle est instable et incertaine. 19 Celle qui, née d’une imagination égarée, n’a d’autre but que de se torturer soi-même ou de perdre les autres, est une austérité de ténèbres. 20 Un don fait avec le sentiment du devoir, à un homme qui ne peut payer de retour, don fait en temps et lieu et selon le mérite, est un don de vérité. 21 Un présent fait avec l’espoir d’un retour ou d’une récompense, et comme à contre-cœur, procède du désir. 22 Un don fait à des indignes, hors de son temps et de sa place, sans déférence, d’une manière offensante, est un don de ténèbres. 23 ôm. Lui. Le Bien. Telle est la triple désignation de Dieu ; c’est par lui que jadis furent constitués les Brâhmanes, les Vêdas et le Sacrifice. 24 C’est pourquoi les théologiens n’accomplissent jamais les actes du Sacrifice, de la charité ou des austérités, fixés par la règle, sans avoir prononcé le mot « ôm. » 25 Lui ! Voilà ce que disent, sans l’espoir d’un retour, ceux qui désirent la délivrance, lorsqu’ils accomplissent les actes divers du Sacrifice, de la charité ou des austérités. 26 Quand il s’agit d’un acte de vérité ou de probité, on emploie ce mot : le Bien ; on le prononce aussi pour toute action digne d’éloges ; 27 La persévérance dans la piété, l’austérité, la charité, est encore désignée par ce mot : le Bien ; et toute action qui a pour objet ces vertus est désignée par ce même mot. 28 Mais tout sacrifice, tout présent, toute pénitence, toute action accomplie sans la Foi, est appelée mauvaise, fils de Prithâ, et n’est rien, ni en cette vie ni dans l’autre. »

 


XVIII. Yoga du Renoncement de la Délivrance.

Arjuna. 1 « Héros chevelu, je voudrais connaître l’essence du Renoncement et de l’Abnégation, ô meurtrier de Kêçin. » Le Bienheureux. 2 « Les poètes appellent Renoncement la renonciation aux œuvres du désir ; et les savants appellent Abnégation l’abandon du fruit de toutes les œuvres. 3 Quelques sages disent que toute œuvre dont il faut faire l’abandon est une sorte de péché ; d’autres disent qu’on ne doit pas le faire pour les œuvres de piété, de munificence et d’austérité. 4 Écoute maintenant, ô le meilleur des Bhâratas, mon précepte touchant l’abnégation. Chef des guerriers, il en faut distinguer trois sortes : 5 On ne doit pas renoncer aux œuvres de piété, de charité ni de pénitence : car un Sacrifice, un don, une pénitence, sont pour les sages des purifications. 6 Mais quand on a ôté le désir et renoncé au fruit de ces œuvres, mon décret, ma volonté suprême est qu’on les fasse. 7 La Renonciation à un acte nécessaire n’est pas praticable : une telle renonciation est un égarement d’esprit et naît des ténèbres. 8 Celui qui, redoutant une fatigue corporelle, renonce à un acte et dit : « Cela est pénible, » n’agit là que par instinct et ne recueille aucun fruit de son renoncement. 9 Tout acte nécessaire, Arjuna, s’accomplit en disant : « Il faut le faire, » et si l’auteur a supprimé le désir et abandonné le fruit de ses œuvres, c’est l’essence même de l’abnégation. 10 Un homme en qui est l’essence de l’abnégation, un homme intelligent et à l’abri du doute, n’a ni éloignement pour un acte malheureux, ni attache pour une œuvre prospère. 11 Car il n’est pas possible que l’homme, doué d’un corps, s’abstienne absolument de toute action ; mais s’il s’est détaché du fruit de ses actes, dès lors il pratique l’abnégation. 12 Désirée, non désirée, mêlée de l’un et de l’autre, telle est après la mort la triple récompense de ceux qui n’ont point eu d’abnégation, mais non de ceux qui l’ont pratiquée. 13 Apprends de moi, ô guerrier, les cinq principes proclamés par la théorie démonstrative comme contenus dans tout acte complet : 14 Ce sont, d’une part, la puissance directrice, l’agent et l’instrument ; de l’autre, les efforts divers, et en cinquième lieu, l’intervention divine. 15 Toute œuvre juste ou injuste que l’homme accomplit en action, en parole ou en pensée, procède de ces cinq causes. 16 Cela étant, celui qui, par ignorance, se considère comme l’agent unique de ses actes, voit mal et ne comprend pas. 17 Celui qui n’a pas l’orgueil de soi-même, et dont la raison n’est point obscurcie, tout en tuant ces guerriers, n’est pas pour cela un meurtrier et n’est pas lié par le péché. 18 La Science, son objet, son sujet, tel est le triple moteur de l’action ; l’organe, l’acte, l’agent, telle est sa triple compréhension. 19 La Science, l’action et l’agent sont de trois sortes, selon leurs qualités diverses. La théorie des qualités t’ayant été exposée, écoute ce qui s’ensuit : 20 Une science qui montre dans tous les êtres vivants l’être unique et inaltérable, et l’indivisible dans les êtres séparés, est une science de vérité. 21 Celle qui, dans les êtres divers, considère la nature individuelle de chacun d’eux, est une science instinctive. 22 Une science qui s’attache à un acte particulier comme s’il était tout à lui seul, science sans principes, étroite, peu conforme à la nature du vrai, est appelée science de ténèbres. 23 Un acte nécessaire, soustrait à l’instinct et fait par un homme exempt de désir et de haine, et qui n’aspire pas à la récompense, est un acte de vérité. 24 Un acte accompli avec de grands efforts pour satisfaire un désir, ou en vue de soi-même, est un acte de passion. 25 Un acte follement entrepris par un homme, sans égard pour les conséquences, le dommage ou l’offense, et pour ses forces personnelles, est un acte de ténèbres. 26 L’homme dépourvu de passion, d’égoïsme, doué de constance et de courage, que le succès ou les revers ne font point changer, est un agent de vérité. 27 L’homme passionné, aspirant au prix de ses œuvres, avide, prompt à nuire, impur, livré aux excès de la joie ou du chagrin, est un agent de passion. 28 L’homme incapable, vil, obstiné, trompeur, négligent, oisif, paresseux, toujours prêt à s’asseoir et à traîner en longueur, est un agent de ténèbres. 29 Écoute aussi, ô vainqueur des richesses, pleinement et dans ses parties, la triple division de la Raison et de la Persévérance, selon les qualités personnelles : 30 Une raison qui connaît l’apparition et la terminaison des choses à faire ou à éviter, de la crainte et du courage, du lien et de la délivrance, est une raison de vérité. 31 Celui qui distingue confusément le juste et l’injustice, ce qu’il faut faire ou éviter, est une raison instinctive. 32 Un esprit enveloppé d’obscurité, qui appelle juste l’injuste et intervertit toutes choses, ô fils de Prithâ, est une raison ténébreuse. 33 Une persévérance qui retient les actes de l’esprit, du cœur et des sens dans une Union mystique invariable, est une persévérance conforme à la vérité. 34 Celle, ô Arjuna, qui poursuit le bien, l’agréable et l’utile, dirigée selon l’instinct, vers le fruit des œuvres, est une persévérance de passion. 35 Une persévérance inintelligente qui ne délivre pas l’homme de la somnolence, de la crainte, de la tristesse, de l’épouvante et de la folie, est de la nature des ténèbres. 36 Écoute encore, ô prince, les trois espèces de Plaisir : Quand un homme, par l’exercice, se maintient dans la joie et a mis fin à la tristesse, 37 Et quand, pour lui, ce qui d’abord était comme un poison est à la fin comme une ambroisie : alors son plaisir est appelé véritable ; car il naît du calme intérieur de sa raison. 38 Celui qui, né de l’application des sens à leurs objets, ressemble d’abord à l’ambroisie et plus tard à du poison, est un plaisir de passion. 39 Celui qui, favorisé par l’inertie, la paresse et l’égarement, n’est à sa naissance et dans ses suites qu’un trouble de l’âme, est pour cela un plaisir de ténèbres. 40 Il n’existe ni sur terre, ni au ciel parmi les dieux, aucune essence qui soit exempte de ces trois qualités issues de la nature. 41 Entre les Brâhmanes, les Xatriyas, les Viças et les Çûdras, les fonctions ont été partagées conformément à leurs qualités naturelles. 42 La paix, la continence, l’austérité, la pureté, la patience, la droiture, la science avec ses distinctions, la connaissance des choses divines : telle est la fonction du Brâhmane, née de sa propre nature. 43 L’héroïsme, la vigueur, la fermeté, l’adresse, l’intrépidité au combat, la libéralité, la dignité d’un chef : voilà ce qui convient naturellement au Xatriya. 44 L’agriculture, le soin des troupeaux, le négoce, sont la fonction naturelle du Viça. Enfin servir les autres est celle qui appartient au Çûdra. 45 L’homme satisfait de sa fonction, quelle qu’elle soit, parvient à la perfection. Écoute toutefois comment un tel homme peut y parvenir : 46 C’est en honorant par ses œuvres celui de qui sont émanés les êtres et par qui a été déployé cet Univers, que l’homme atteint à la perfection. 47 Il vaut mieux remplir sa fonction, même moins relevée, que celle d’autrui, même supérieure ; car, en faisant l’œuvre qui dérive de sa nature, un homme ne commet point de péché. 48 Et qu’il ne renonce pas à remplir son œuvre naturelle, même quand elle semble unie au mal : car toutes les œuvres sont enveloppées par le mal, comme le feu par la fumée. 49 L’homme dont l’esprit s’est dégagé de tous les liens, qui s’est vaincu soi-même, et a chassé les désirs, arrive par ce renoncement à la suprême perfection du repos. 50 Comment, parvenu à ce point, il atteint Dieu lui-même, apprends-le moi en résumé, fils de Kuntî ; car c’est là le dernier terme de la Science 51 La raison purifiée, ferme en son cœur, soumis, détaché du bruit et des autres sensations, ayant chassé les désirs et les haines ; 52 Seul en un lieu solitaire, vivant de peu, maître de sa parole, de son corps et de sa pensée, toujours pratiquant l’Union spirituelle, attentif à écarter les passions ; 53 Exempt d’égoïsme, de violence, d’orgueil, d’amour, de colère, privé de tout cortège, ne pensant pas à lui-même, pacifié : il devient participant de la nature de Dieu. 54 Uni à Dieu, l’âme sereine, il ne souffre plus, il ne désire plus. Égal envers tous les êtres, il reçoit mon culte suprême. 55 Par ce culte, il me connaît, tel que je suis, dans ma grandeur, dans mon essence ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus. 56 Celui qui, sans relâche, accomplit sa fonction en s’adressant à moi, atteint aussi, par ma grâce, à la demeure éternelle et immuable. 57 Fais donc en moi, par la pensée, le renoncement de toutes les œuvres ; pratique l’Union spirituelle, et pense à moi toujours. 58 En pensant à moi, tu traverseras par ma grâce tous les dangers ; mais si, par orgueil, tu ne m’écoutes, tu périras. 59 T’en rapportant à toi-même, tu te dis : « Je ne combattrai pas » ; c’est une résolution vaine ; la nature te fera violence. 60 Lié par ta fonction naturelle, fils de Kuntî, ce que dans ton erreur tu désires ne pas faire, tu le feras malgré toi-même. 61 Dans le cœur de tous les vivants, Arjuna, réside un maître qui les fait mouvoir par sa magie comme par un mécanisme caché. 62 Réfugie-toi en lui de toute ton âme, ô Bhârata ; par sa grâce, tu atteindras à la paix suprême, à la demeure éternelle. 63 Je t’ai exposé la Science dans ses mystères les plus secrets. Examine-la tout entière, et puis agis selon ta volonté. 64 Toutefois, écoute encore mes dernières paroles où se résument tous les mystères, car tu es mon bien-aimé ; mes paroles te seront profitables : 65 Pense à moi ; sers-moi ; offre-moi le Sacrifice et l’Adoration : par là, tu viendras à moi ; ma promesse est véridique, et tu m’es cher. 66 Renonce à tout autre culte ; que je sois ton unique refuge ; je te délivrerai de tous les péchés : ne pleure pas. 67 Ne répète mes paroles ni à l’homme sans continence, ni à l’homme sans religion, ni à qui ne veut pas entendre, ni à qui me renie ; 68 Mais celui qui transmettra ce Mystère suprême à mes serviteurs, me servant lui-même avec ferveur, viendra vers moi sans aucun doute ; 69 Car nul homme ne peut rien faire qui me soit agréable ; et nul autre sur terre ne me sera plus cher que lui. 70 Celui qui lira le saint entretien que nous venons d’avoir, m’offrira par là-même un Sacrifice de Science : telle est ma pensée. 71 Et l’homme de foi qui, sans résistance, l’aura seulement écouté, obtiendra aussi la délivrance et ira dans le séjour des bienheureux dont les œuvres ont été pures. 72 Fils de Prithâ, as-tu écouté ma parole en fixant ta pensée sur l’Unité ? Le trouble de l’ignorance a-t-il disparu pour toi, prince généreux ? » Arjuna. 73 « Le trouble a disparu. Dieu auguste, j’ai reçu par ta grâce la tradition sainte. Je suis affermi ; le doute est dissipé ; je suivrai ta parole. » Sanjaya. 74 « Ainsi, tandis que parlaient Vâsudêva et le magnanime fils de Prithâ, j’écoutais la conversation sublime qui fait dresser la chevelure. 75 Depuis que, par la grâce de Vyâsa, j’ai entendu ce Mystère suprême de l’Union mystique exposé par le Maître de l’Union lui-même, par Krishna : 76 O mon roi, je me rappelle, je me rappelle sans cesse ce sublime, ce saint dialogue d’Arjuna et du guerrier chevelu, et je suis dans la joie toujours, toujours. 77 Et quand je pense, quand je pense encore à cette forme surnaturelle de Hari, je demeure stupéfait et ma joie n’a plus de fin. 78 Là où est le Maître de l’Union, Krishna, là où est l’archer fils de Prithâ, là aussi est le bonheur, la victoire, le salut, là est la stabilité : telle est ma pensée. »

Que tous les êtres soient heureux !

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